I. BRIAN
"Pour ne pas voir la mort, nous nous construisons des barrières qui nous encerclent, nous étouffent et nous tuent"...
Ostrali Neuvicq referma le livre Comment bien vivre tant qu'on est là, du Docteur Nepeu.
Il poussa un petit soupir et passa sa main dans ses cheveux noirs, le nez un peu pointu relevé vers le plafond...
Autour de lui, c'est la cuisine de sa vieille demeure de Delmas, Dordogne. Carrelage rouge, ancien, cheminée au parfum de cendres.
La table est recouverte d'une toile cirée: de petits bouquets de fleurs bleus, rouges, au milieu d'un quadrillage de carottes et poireaux.
Derrière, la resserre. Ou plutôt la souillarde, comme on dit par ici. Une pièce aveugle, initialement destinée à recevoir les pots de saindoux, les terrines de graisse d'oie, les bouteilles d'huile ou de vinaigre.
Aujourd'hui, elle est pleine d'ordinateurs. Des équipements sophistiqués, des branchements sécurisés, que personne ne soupçonnerait de l'extérieur.
C'est comme ça depuis qu'Ostrali s'est installé définitivement ici, il y a deux ans.
Depuis qu'il est devenu, officieusement mais pas tant que ça, le VOYANT DU NET.
"Voyant du Net?
Ce n'est pas possible.
Qui peut être assez superstitieux pour croire que l'on puisse "voir" sur le net, alors qu'il est déjà si difficile d'y discerner le vrai du faux, l'information de l'intoxication ?
Qui a trop d'argent? Tellement trop qu'il le jette aux moineaux, ou au premier Ostrali venu qui se déclare "voyant", et, pire, "voyant du net"?
Au vrai, qui paie Ostrali? Et pour quoi ?
Une secte, pour repérer des individus au psychisme fragile ?
La CIA, pour un projet global de déstabilisation de masse ? A moins que ce ne soit pour repérer les opposants éventuels : ceux qui réagissent à l'idée même d'un tel projet ?
Les marchands d'armes propriétaires de grands média, pour rattraper ceux qui chercheraient à fuir dans le rêve éveillé l'abrutissement télévisuel ou footballistique?
"Ostrali voit ". Affirmation à mettre au clair .
Que voit-il ? Une mise au point, ou au net, s'impose."
F.Groloux
in Revue de presse Multilingual
"Le voyant du net, c'est peut-être un peu excessif comme appellation", se dit Ostrali en regardant l'article de journal, signé Groloux.
Cela a donné lieu à plein d'interprétations paranormales, ou au contraire anti-paranormales, il y a trois ans, lorsqu'Ostrali a eu les honneurs de la presse.
"Le détecteur sous hypnose",
"Il lit entre les lignes",
"Le détective de l'écrit"...
Voici quelques uns des qualificatifs qui l'ont couronné à l'époque. L'époque du réseau "H", démantelé grâce à son travail de fourmi.
"Détecteur du net" serait peut-être plus juste.
En fait, Ostrali Neuvicq n'est qu'un simple employé du Ministère de l'Intérieur, enfin, un peu privilégié quand même. C'est un surfeur hors pair, un ultrarapide de l'internet, un des meilleurs pour détecter le crime organisé grâce à la simple surveillance des mots, du vocabulaire, des chaînes lexicales...en un mot du langage.
Chaque jour, Ostrali traque l'anormal, sous ce qui n'est, en apparence, que message anodin.
Ce matin-là, comme toujours depuis deux ans qu'il s'est réfugié, plus au calme, à Delmas, Ostrali essuie la nappe aux bouquets rouges et bleus. Puis il se dirige, tranquillement, vers la "souillarde".
***
Ce jour-là à la même heure, il est pourtant 17 heures à Tokyo.
Fumiko quitte son bureau, emporte au passage son parapluie et s'en va rapidement vers le métro Omote-Sando.
Ses pas résonnent derrière elle, quand elle passe dans la venelle qui longe le petit cimetière, ce jardin paisible dans un quartier toujours en mouvement... Les arbres humides et frais bruissent doucement, et les sculptures de pierre du sanctuaire paraissent dormir.
Fumiko est inquiète...
Responsable du personnel dans une grosse boutique de mode du quartier, elle supervise également la maintenance du réseau informatique.
Fumiko vient de s'apercevoir que deux nouvelles adresses mail ont été créées sans son autorisation, adresses qui utilisent le nom de domaine de la société : devel@kitamoda.com et sory@kitamoda.com .
Cela ne correspond au nom d'aucun des employés. Qui plus est, les adresses ont été utilisées, apparemment en liaison avec d'importants fournisseurs ou agences clientes de Kitamoda.
Ceci dit, Fumiko possède au plus haut point la capacité de se détacher de ses soucis de travail, une fois qu'elle a passé les portes du bureau. Elle est sportive, active, cultivée.
Fumiko sort du métro, se dirige vers la salle de gym où se trouve son cours d'aérobic. Quand elle en ressort, apaisée, douchée, une heure plus tard, elle a l'esprit totalement libre pour ses recherches actuelles. Eh oui, cet été, Fumiko va partir en France. Une de ses connaissances professionnelles, Isabelle - Fumiko travaille dans le milieu de la mode, on y trouve encore des français... - l'a invitée dans le Sud-ouest, où elle a une maison de campagne. Un voyage un peu cher, mais Fumiko en rêve depuis si longtemps.
Fumiko pratique le français, et pas si mal que ça. Avec la réserve propre aux japonais, elle ne le parle que peu. Par contre, elle le lit très bien.
Fumiko commence sa recherche sur Google. Et après quelques liens hypertextes et autres voyages intemporels dans le monde des mots, elle tombe sur l'article suivant, signé "Groloux"...
"Ostrali et sa souillarde ...
Je connais assez bien la conception habituelle des maisons du Sud-Ouest, pour y avoir traîné mes guêtres, ou plutôt mes rangers, dans les années soixante, lorsque mon "Rédac-chef" m'a chargé d'étoffer quelques enquêtes sur des hauts-faits de la Résistance. (Dans le secteur Montignac-Sarlat, j'ai bien dû passer dix fois près de Delmas et au château de Chaban.)
Quand la maison est sur une exploitation principalement viticole, on trouve, dans l'ordre et en enfilade :
- du bon côté, au Sud, La Pièce, grande salle commune, cuisine, salle de séjour, salle à manger, salle de réception à l'occasion. Elle a toujours une grande cheminée et le plus souvent deux portes : l'une à double battant au sud, l'autre sur un des côtés de la pièce.
- la souillarde, pièce noire, fraîche l'été, tempérée l'hiver. C'est là que l'on trouve le saloir, le lard, le garde-manger ... et les "toupis" (ou toupines) de grès où dorment les confits d'oie, de canard, de porc, tranquilles sous la graisse. A l'occasion, on peut y rencontrer une bécasse ou un lièvre en train de faisander. C'est là, coupé de l'extérieur, que l'on fait discrètement les choses interdites : fabriquer ses cartouches, monter ses pièges, faire les chauffes du petit alambic, celui qui reste à la maison ; alors que celui du "Bouilleur" va d'une exploitation à l'autre.
En cas de visite inattendue, le visiteur est reçu par la maîtresse de maison, dans "la pièce" où il attend de savoir, enfin, si le temps qu'il fait est bien celui qui devrait être, tout en goûtant les produits maison. Pendant ce temps, on range, puis on quitte la souillarde en traversant l'enfilade suivante :
- le "petit chai", pièce-tampon entre la souillarde et le "grand-chai"; c'est là que se trouvent le barricot d'où l'on tire le vin chaque jour, les bonbonnes d'eau-de-vie, de vin de noix, de pineau, ainsi que les bouteilles de vin bouché que l'on réserve aux grandes occasions.
- le "grand-chai", où l'on conserve les récoltes des années précédentes, en barriques ou en foudres. Il est tout au Nord, bien sûr.
Et l'on sort du grand-chai, discrètement, en traversant le cuvier, puis le pressoir ... Parfois même, on sort par l'étable : les bêtes sont peu bavardes.
Quand on entre dans "LA PIECE", on vient bien de l'extérieur.
Si nous revenions à notre Ostrali et à son choix de la souillarde comme pièce centrale de son organisation ?
Ce choix trahit son goût du discret, peut-être du secret. Il est l'indice d'un paysage mental particulier, qui se précisera sans nul doute : il nous suffira d'être attentifs."
Groloux
***
Alors même que Fumiko, fatiguée, termine sa lecture du soir, il est 16 heures à Delmas.
Ostrali se lève, s'étire, fourbu par ces heures passées sur écran. Pour se détendre, il ouvre son livre favori : "Sur Racine", de Roland Barthes.
Des extraits courts, lumineux, qui le sortent de sa spécialité sans l'en extraire tout à fait...
Ostrali Neuvicq est linguiste.
Il est aussi sémanticien, poète, grammairien. La métrique n'a pas de secrets pour lui, les rythmes des poèmes sont des échos de son propre passé...
Il a beaucoup étudié, et aimé sa langue plus que de raison. Puis, un jour, il s'est intéressé davantage à la statistique, à l'informatique, à tous ces développements actuels qui permettent, d'un simple clic, de retrouver LE texte juste, L'information qui vous manquait.
Après dix ans passés sur les moteurs de recherche internet, Ostrali était un type rare, un des seuls à maîtriser l'ensemble de la chaîne...
Aujourd'hui, à 32 ans seulement, Ostrali reste un homme mince, plutôt beau malgré son nez un peu pointu, plutôt sportif malgré sa vie sédentaire. Il ne travaille plus, exclusivement, que sur des cas criminels.
Il détecte, sur le net, et par les mots, les sous-entendus souterrains, les antennes maléfiques qui affleurent à la surface... Il repère les non-dits. Il lit entre les lignes.
Un mot anodin qui revient trop souvent? Il a le programme statistique adéquat. Sur ce blog pour enfants, ce n'est pas normal. Ostrali enquête...
Ostrali peut repérer, en combinant ses programmes et sa déjà longue expérience, l'adulte qui écrit comme un ado. Trop de fausses fautes d'orthographe, une expression déjà un peu vieille, qui n'a plus cours dans les collèges depuis au moins six mois. Ostrali fait un signalement.
C'est comme ça que la presse a entendu parler de lui, sur l'affaire Clavel. Un réseau entier démantelé pour une orthographe suspecte. C'est comme ça que Groloux est devenu "son" journaliste attitré, attiré vers lui par un mélange de fascination inquiète (Ostrali est-il un scientifique, ou un voyant?), et par un début de réelle amitié.
Ah, un détail! Cette analyse qu'il fait aujourd'hui sur un site français, Ostrali peut la faire en vingt langues.
Vingt langues très différentes...
***
Le lendemain matin, à Tokyo, Fumiko appelle son amie Isabelle. C'est pour le boulot : Kitamoda a besoin d'échantillons, de dessins de style, pour mettre au point les collections de la saison à venir.
Isabelle excelle dans ce domaine. A quarante ans passés, elle en a déjà plus de vingt à comptabiliser dans le domaine de la mode. C'est une excellente styliste, qui allie la minutie et le goût à une perception toujours juste des marques pour qui elle travaille.
Fumiko voit toujours avec plaisir le travail d'Isabelle. Certains diraient que c'est de l'artisanat... Fumiko pense que c'est de l'art.
Elles se retrouvent vers midi, au métro Akasaka-Mitsuke. Quand Isabelle est au Japon - car elle voyage beaucoup - c'est ici qu'elle prend ses quartiers. Au Capitol Tokyu Hotel, plus précisément. Elle aime son décor années 70, ses cohortes de jeunes mariées japonaises et de dames en kimono cérémonieuses qui se mêlent aux hommes d'affaires allemands, américains, français parfois, et aux touristes de partout.
Fumiko l'attend à la porte du Sushi Bar. Elles entrent et s'assoient sur les tabourets qui entourent le petit tapis roulant , en forme de boucle. Chargé de sushis, chacun sur sa soucoupe, chacun différent, et que les clients piochent quand ça leur dit. Les prix des sushis ne sont pas les mêmes : assiette bleue, assiette rose, assiette verte... Chacune d'elle indique un montant différent, que la charmante demoiselle assise près de la caisse comptabilisera d'un coup d'oeil au moment du départ. Trois assiettes vertes, une bleue, deux roses: et voici l'addition, qu'elle vous présente d'une petite inclinaison du buste.
Attablées, toutes les deux parlent mode, tendance, style.
Puis vacances, France, Sud-Ouest de la France... Comme un voyage sur le net, la conversation tourne, revient en arrière, évolue, jusqu'à ce que son cours aquatique ramène Fumiko à ses inquiétudes de la veille.
- "Tu sais?", dit-elle à Isabelle, "C'est bizarre, j'ai l'impression que quelqu'un a créé des adresses internet sans autorisation. Des adresses qui ont le nom de domaine de la société..."
- "Ca t'inquiète?"
- "Eh bien... je ne sais pas. Ca m'intrigue. Qu'est-ce qu'on peut faire avec ça? Peut-être des mails qui engagent la responsabilité de l'entreprise ? Mais pour l'instant, je ne sais pas à quoi elles ont servi. C'est juste que certains mails "non délivrés" me sont revenus. Les destinataires devaient être en vacances... Et j'ai vu ces adresses étranges..."
Fumiko se sert une chope de thé fumant. C'est simple, il suffit d'appuyer: face à chaque tabouret, un set de baguettes, des serviettes humides en papier sous cellophane, des sachets de thé, et le robinet d'eau bouillante, individuel, sous lequel on place le récipient.
Elle le sirote en écoutant Isabelle.
Isabelle pense que c'est quand même important : Fumiko est responsable de la maintenance informatique, même si elle la sous-traite, et de la confidentialité de l'entreprise. On ne doit pas pouvoir l'accuser d'avoir négligé de telles choses...
Elles se quittent sur une énergique poignée de mains. Isabelle l'a promis: elle va voir chez elle, à son travail, si des mails bizarres sont arrivés de la part de la société Kitamoda.
***
Le réveil vient de sonner au 6, Inglewood Crescent, Eastkilbride, Glasgow.
Brian s'assoit sous sa couette, se gratte la tête, puis la barbe naissante...
Il a la tête sacrément lourde ce matin. Etre invité chez ses amis Ballantines, ce n'est pas de tout repos. De whisky dix ans d'âge en whisky hors d'âge, il a trop présumé de sa résistance. Dur!
Brian se traîne jusqu'à la salle de bain. Le miroir lui offre une vision démoralisante. Des poches sous les yeux, des yeux vides, des pupilles rétrécies. Il se fait une grimace.
Heureusement, sur le miroir, un post-it jaune vif, avec un bonhomme rond et souriant (un cercle, deux points, une parenthèse couchée pour la bouche) lui clame en lettres majuscules "GOOD MORNING BRIAN".
Riche idée qu'il a eu de faire ce post-it. Comme ça, le matin en se levant, il voit quand même quelqu'un d'aimable...
Après un café, un beignet, un oeuf, ça va mieux. Brian se prépare, puis monte vite dans sa Datsun, embraye, accélère...
Ca y est, Brian se sent au mieux de sa forme. Il a un peu gelé sur la route, ou c'est une impression? Ca freine mal en tout cas... Brian reprend le contrôle, accélère sur la ligne droite qui mène au centre de Glasgow, prend le virage avec brio.
Ce n'est qu'à la sortie de la boucle qu'il se rend compte que rien ne répond plus. Le frein, l'embrayage, l'accélérateur, tout patine, il ne comprend pas!!!
Et c'est au moment où, en désespoir de cause et en pleine panique, il agrippe d'un coup le frein à main, que Brian atterrit, à plus de 70 miles/heure, dans le mur de béton qui borde l'autoroute...
*
"L'informaticien et linguiste Brian Dow, chargé de cours à l'Université de Glasgow, a été victime d'un accident de voiture ce matin.
Brian Dow est connu pour ses recherches sur les "chaînons linguistiques". C'est ainsi qu'il a désigné, après de nombreuses années de mise en forme, les prévisions auxquelles il se livre: déterminer, à partir du profil psychosociologique détaillé d'un individu, et bien sûr de sa provenance géographique précise, le type de vocabulaire et d'expressions qu'il sera appelé à utiliser, particulièrement dans le cas d'expressions écrites. Lettres anonymes, bien sûr, mais aussi chat, forum, blogs, et mails...
Malgré les tentatives que certains peuvent mettre en oeuvre pour déguiser leur langage et leur style, Brian Dow a prouvé qu'il est scientifiquement possible de les retrouver. Comme Ostrali Neuvicq, avec lequel il a collaboré sur l'affaire dite du "Réseau H", Brian Dow est un linguiste de la nouvelle génération, engagé depuis plusieurs années dans la guerre contre le crime organisé."
Groloux
in Revue de presse Multilingual
*
Le petit monde des multilinguistes est un vase clos, même s'il est international.
Combien sont-ils dans le monde à pouvoir analyser, traquer les discours comme d'autres flairent les lapins? Combien sont-ils à pouvoir le faire en plus de vingt langues?
Ce mercredi-là, c'est la réunion trimestrielle du groupe "Multilingual Europe", à l'Hôtel des Grands Hommes, 17 Place du Panthéon. L'ambiance est lourde.
Ostrali, hébété, tourne et retourne la page de journal dans des mains qu'il sent inutiles. Certes, il peut bien dire que c'est là un article de Groloux, même sans la signature. Il lui suffit de voir le style, l'agencement des mots, le vocabulaire...
Mais à quoi lui sert son savoir superficiel, à part à se faire valoir dans les salons? Il est là, tranquille, alors que Brian est à l'article de la mort. "Grave", on dit les médecins. "Pronostic réservé".
Pour Ostrali, c'est un coup très dur. Les meilleures collaborations qu'il ait vécues jusques là, c'est avec Brian. Un type bien, un peu idéaliste, aussi rapide à la détente qu'agile pour lever le coude.
Quant à la voiture, les résultats d'enquête qui commencent à arriver sont formels: elle a été sabotée.
Voilà. Ils sont tous là: Eudo, l'espagnol, Tino, l'italien, Hartmund, Knoffles... De super pros capables même de savoir comment un homme s'exprimera dans une autre langue que la sienne, ou de détecter derrière le discours d'un homme l'influence d'un autre. Battus à plate couture par l'élément le plus bête, le plus matériel qui soit: les freins d'une voiture.
La réunion se traîne, sans enthousiasme. Réseaux mafieux, prévarication, chantage, pédophilie? Il n'y a que sur ce dernier point qu'Ostrali se réveille un peu, sort de son apathie et retrouve un peu de la hargne qui l'envahit dès qu'on aborde le sujet. Il laisse passer, comme tous les autres, le point qu'Eudo l'espagnol soulève en passant.
Des remontées de plaintes, venues d'entreprises ou de particuliers. Il paraît qu'il y a des gens dont les adresses mail disparaissent. Et des adresses que personne n'a créées qui naissent... C'est bizarre, on n'en sait pas plus pour l'instant.
Quand Ostrali sort de l'hôtel, le jour est déjà bas. Pris d'une impulsion, il entre dans le Panthéon,prend un ticket, et passe rendre une petite visite à Rousseau, Voltaire et Marie Curie.
Ce n'était pas une bonne idée. Quand il en ressort vingt minutes plus tard, Ostrali est assez déprimé pour aller noyer son chagrin au Palais de la Bière. Pour y ressasser les blagues de Brian, ses jeux de mots permanents -on est linguiste ou on ne l'est pas- son aptitude à savoir "qui" était derrière les mots.
Ostrali trouvait "quoi" mais Brian trouvait "qui". On les avait surnommés, à une époque, "les siamois".
Ostrali, avant toute chose, sentait la menace derrière un discours apparemment anodin, décarcassait ce langage factice pour en trouver le sens mortifère. Brian découvrait le profil du meneur...
Et puis Brian, c'était le seul à qui Ostrali avait confié la vraie raison de son métier, le sens de sa traque. Un soir de cuite. Ostrali ne l'a jamais dit à d'autres, mais s'il hait tant les pédophiles, jusqu'à passer ses nuits à les chercher, c'est à cause de Lucille.
Lucille, son enfantine fiancée disparue après avoir reçu quelques billets doux. On ne l'a jamais revue. On ne sait pas où elle est.
Ostrali avait huit ans. Il ne s'en est jamais remis.
***
A l'aéroport de Tokyo-Narita, le brigadier Nakashima reste perplexe.
Que faire au sujet de cette femme, Isabelle Chèze d'après son passeport français, retrouvée aphone, amnésique et apparemment très secouée, dans les toilettes de l'aéroport, juste après le contrôle des bagages?
Elle retournait sur Paris, par le vol Air France de 21h55. C'est ce que dit sa carte d'embarquement. Elle a toujours à côté d'elle son bagage à main. Son ordinateur, un mini Vaïo de chez Sony - voilà une femme qui aime le design - a été semble-t-il volé, retiré de la pochette de transport qu'on lui a par contre laissée. Pas de téléphone, de carte professionnelle, d'adresse identifiable.
Dans son sac, à part les petits objets usuels, il n'a retrouvé que deux post-it. Un, avec un petit bonhomme dessiné ( un cercle, deux points, une parenthèse couchée), qui lui a dit en majuscules: "GOOD MORNING".
Un autre, avec deux adresses internet : devel@kitamoda.com et sory@kitamoda.com .
Le brigadier Nakashima essaye de composer ces adresses sur son ordinateur. C'est bizarre. Il reçoit en retour le message "User Unknown". Utilisateur inconnu.
***
Assis dans sa cuisine, Ostrali regarde sans vraiment les voir les dessins de sa toile cirée. De petits bouquets de fleurs bleues, rouges, au milieu d'un quadrillage de carottes et poireaux.
Il les fixe avec tant d'attention que tout semble se brouiller devant ses yeux.
Il y cherche la vérité.
Qu'est-il arrivé à Brian?
Ostrali lève le coude un peu plus que de mesure. Il a sorti sa bouteille de Pécharmant, qu'il descend à coup de petits verres successifs. Ca ne l'aide pas à voir plus clair.
- "Tu arrêtes de broyer du noir? Tu viens voir un peu ce que j'ai là?"
C'est Manu, son neveu de dix-neuf ans. Cheveux noirs, nez un peu pointu... Manu a de qui tenir. Pour le cerveau aussi, il y a comme un air de famille.
Manu est un informaticien hors pair, et si son jeune âge le pousse encore davantage, pour le moment, vers les jeux et le déblocage de codes complexes - Manu se prend de temps en temps pour un pirate -, il est bien parti pour devenir un digne émule de son oncle. Plus technicien, cependant. Moins poète, moins intuitif, moins voyant...mais aussi rapide.
C'est pour cela qu'Ostrali, sans le dire à personne, laisse Manu fouiner dans sa souillarde. Il n'a pas le droit, en théorie. Mais il a le sentiment de, déjà, former la relève.
Les choses vont vite sur le net. Tout seul, on est forcément dépassé un jour.
Ce que lui montre Manu n'a cependant rien de bien sorcier. C'est un mail, à l'attention d'Ostrali. Un mail tout en majuscules. Un mail émis par... Brian Dow!
Ostrali n'en croit pas ses yeux. Une émission retardée apparemment? Ou a-t-il été envoyé par quelqu'un d'autre? Quelqu'un qui aurait les codes et mots de passe de Brian?
Ostrali se penche sur le texte :
ICI PREND FIN
SA BELLE ENFANCE
ADULTE ELLE EST
BEAUTE SECRETE
ELLE A ECRIT
LIS AUJOURD’HUI
LA CHANSON DOUCE
ELLE M'AIME
C'est un message codé à son attention, il en est sûr. Sans être un as du décryptage, Ostrali décide de se lancer. C'est lui qui trouvera. Pour Brian.
KAMAKURA
Fumiko habite Kamakura. C'est un long trajet pour venir de Tokyo Centre, le soir quand elle rentre de son travail. Plus d'une heure et demie. Mais elle ne changerait pour rien au monde.
Elle aime son appartement privilégié, pas très loin du parc où se trouve le Grand Bouddha.
Le Grand Bouddha de Kamakura. Cette haute statue protectrice et paisible, dont l'ombre l'emplit toujours de paix. Où elle trouve parfois des réponses, aussi, ou au moins des solutions.
Assise au pied de la statue, Fumiko réfléchit.
Elle est inquiète. Elle n'a pas eu de nouvelles d'Isabelle, qui devait la rappeler de Paris. Elle n'a pas eu de réponse à son mail. Et pire, cet après-midi, Faby, une collègue d'Isabelle, l'a appelée pour lui demander des nouvelles.
Isabelle a pris l'avion. Elle le sait : elle l'a accompagnée en voiture, puis l'a vue passer les contrôles, lui faire un adieu de la main...
Mais elle n'est pas arrivée à Paris.
***
François Groloux chatouille sa moustache grise, la tiraille et en frise la pointe. Il est en train de lire l'abondant courrier qui lui est adressé. Informations, sollicitations, invitations...
Il met un point d'honneur à étudier personnellement les courriers individuels: à défaut d'information utile, il y a souvent trouvé des pistes, des idées, voire tout simplement la manifestation d'une personnalité intéressante.
Là, il cale un peu.
Il soupire et regarde de nouveau la missive :
Monsieur,
J'ai fait un stage d'agent immobilier du côté de Chaban, et visité bien des maisons, fermes et domaines à vendre ou à louer. Je vous assure que toutes n'ont pas de souillarde. Enfin, pas de souillarde semblable à celle que vous décrivez chez M. O. Neuvicq.
Les souillardes ne débouchent pas nécessairement sur un petit chai suivi d'un grand chai. Surtout dans les endroits où l'on cultive des céréales, sur les coteaux, de même que dans les vallées où l'on plante du tabac.
Enfin, les souillardes, quand il y en a, sont le plus souvent des endroits crasseux, que l'on évite de montrer, ou que l'on visite au pas de course, sans insister, de peur de faire capoter la vente.
Croyez à mes sincères salutations,
Pierre Dupicadis, de Marquay.
Franchement, qu'est-ce qu'il en a faire, de l'expérience de M. Dupicadis, agent immobilier stagiaire à Marquay?
M. Dupicadis ne va quand même pas lui apprendre comment on fait un article de journal, non?
Il ne va pas lui expliquer en long en large et en travers ce qu'est une description, ni comment on essaie de situer une personne - en l'occurrence Ostrali Neuvicq- dans son environnement?
Et puis si elle lui plaît la souillarde d'Ostrali, hein? S'il a envie d'en parler?
Groloux s'énerve tout seul, relève ses soixante ans un peu ventrus et va se chercher une tasse de café à la cuisine. La kitchenette, plutôt. Il n'a qu'un studio, ici, à Paris, mais ça lui suffit largement.
Il revient, tourne en rond, finit par s'asseoir...
Puis se lève d'un bond.
C'est décidé, il part pour Glasgow. Enquêter sur cet "accident".
Brian et Ostrali ne sont pas seulement de presque-amis. Ils sont la source de ses meilleurs reportages sur les dix dernières années. Son flair lui dit de ne pas lâcher. Il trouvera!
***
Fumiko, ce jour vers 18 heures, est en train de monter, à pied, la petite route qui mène à l'entrée principale du Capitol Tokyu Hotel.
C'est un endroit très agréable : l'hôtel, pseudo-moderne, est accoudé à un sanctuaire paisible, sur une petite butte. Sortez sur la gauche, montez encore un peu, et vous trouverez les arbres centenaires, les énormes barils de saké décorés à la main, empilés comme un mur - ce sont des dons d'entreprises, parait-il - les couples ou familles à l'air méditatif. Elle se calme un peu à ce spectacle, respire mieux. Les endroits de spiritualité lui font toujours du bien. Qu'on y croie ou pas, le parfum de recueillement qui flotte dans l'air est un baume pour les âmes inquiètes.
Fumiko salue avec politesse l'homme en uniforme du lobby, le responsable du bell: en gros, le portier et le concierge. Elle se dirige à l'accueil et prend son courage à deux mains : quelqu'un a-t-il des informations à lui donner sur Mademoiselle Isabelle Chèze, partie depuis peu de l'hôtel?
Qui est-elle,elle? Fumiko Tsuchya. Société Kitamoda.
- "Haï!"
- "Doso..."
En inclinant la tête, le caissier lui remet un sac en papier, marqué DO-CO-MO,opérateur téléphonique bien connu au Japon. A l'intérieur, un téléphone portable et son manuel d'utilisation, un lecteur de DVD portable, une lettre et quelques documents. Sur le sac, une fiche: à l'attention de Kitamoda.
Fumiko n'y pensait plus. L'assistante du directeur de Kitamoda, Mamiko, a dû comme d'habitude prêter à Isabelle un peu de matériel pour son séjour. Le téléphone, parce qu'un portable occidental ne marche pas au Japon. Le lecteur de DVD, parce que les soirées sont parfois longues à l'hôtel, et qu'on a vite fait le tour de la comédie ou du porno visibles sur "Pay-TV". Surtout pour Isabelle, qui n'est pas trop du genre à regarder le deuxième.
Fumiko reprend le métro en direction de Shibuya. La lettre est un petit mot de remerciement pour Mamiko. Les documents,quelques photocopies de cahiers de style, un projet... et une missive chiffonnée, apparemment relue bien des fois:
"Isabelle ma chérie,
Tu ne peux pas savoir comme je suis heureux de te voir bientôt. Je compte les jours. C'est vrai. Ce n'est pas qu'une belle image..."
Par délicatesse, Fumiko ne va pas plus loin. Elle regarde l'adresse de l'expéditeur, là sur l'enveloppe: BRIAN DOW - 6 INGLEWOOD CRESC. - EASTKILBRIDE - GLASGOW - SCOTLAND.
Elle a tout compris! C'est une histoire tellement romantique! Isabelle a fait une fugue! Voilà pourquoi elle n'est pas rentrée!
Fumiko se met à rêver éveillée... Ceci dit, il ne faudrait pas que ça s'éternise : Isabelle y risque son emploi!
Et, à peine rentrée chez elle, Fumiko, le sourcil froncé de concentration et la tête pleine de contes de fées, rédige une lettre qu'elle voudrait convaincante, mais pas impolie, pas maladroite, pas "je me mêle de ce qui ne me regarde pas"... Et l'adresse enfin, triomphante à : MISS ISABELLE CHEZE - c/o M. BRIAN DOW, 6 INGLEWOOD CRESC...
Fumiko et ses rêves de princes charmants...
Sa maman le lui dit bien :
- "Sois raisonnable, ma fille, accepte un bon mari, un homme qui a une bonne position... Tu as déjà trente ans, Fumiko..."
Fumiko n'a pas pensé une seconde à regarder le téléphone, ni les messages ou appels qui pourraient y être enregistrés.
***
"ICI PREND FINSA BELLE ENFANCEADULTE ELLE ESTBEAUTE SECRETEELLE A ECRIT LIS AUJOURD'HUILA CHANSON DOUCEELLE M'AIME"
Tout se brouille sous les yeux d'Ostrali. Persuadé de tenir un message secret, qui plus est essentiel pour reconstituer la genèse de l'accident de Brian, il n'a pas levé les yeux de son papier depuis des heures.
Manu, qui traficote on ne sait quoi dans la souillarde, ouvre la porte doucement :
- "Dis-donc, tu as vu l'heure? Tu ne veux pas arrêter un peu?"
Ostrali lève vers lui des yeux rouges de fatigue. Il est deux heures du matin, et il n'a rien trouvé. Enfin, rien trouvé de probant. Car pour lui, c'est sûr, le texte fait allusion à la pédophilie.
"Ici prend fin sa belle enfance/Adulte elle est/ Elle a écrit..." . Ca sonne comme une épitaphe. Une gamine, certainement, que Brian a voulu désigner de façon détournée. Peut-être qu'il la connaît, ou connaît la famille. Une gamine qui a laissé des traces: "Elle a écrit".
Pour un multilinguiste, c'est un appel irrésistible. Il doit trouver. Mais où, où a-t-elle écrit?
***
- "Les voyageurs du vol Ryanair à destination de Glasgow, départ 14h30, sont priés de se présenter en porte numéro..."
A l'aéroport de "Paris" Beauvais (Nous dirons, nous, "Beauvais". C'est seulement chez les touristes que Ryanair et quelques autres compagnies à bas prix essaient de créer cette connexion neuronale incongrue, à savoir que Beauvais serait, dans l'esprit des parisiens, un synonyme de Roissy ou Orly!) donc, à l'aéroport de Beauvais, François Groloux se prépare à embarquer.
Une heure et demie pour arriver à Glasgow Prestwick, il est difficile de trouver mieux. Surtout avec une place à trente euros...
Le vol est d'un confort moyen, mais ça, il s'en fiche complètement. Groloux est surtout pressé, terriblement pressé de saluer Brian Dow, ou du moins son corps sous perfusion. Pour le moment, Brian est dans un état stationnaire.
Groloux s'est promis d'aller voir sa soeur, Alison, de qui Brian est fort proche. Elle pourra peut-être l'aider.
Alison aussi habite Eastkilbride. Une banlieue... très banlieue, avec des voies assez larges, des jardinets mignons, des portes vitrées donnant sur de petites maisons modernes, sans étage, blanches et aux grandes baies vitrées.
C'est sans personnalité, mais joli et propre.
Alison est charmante. Un peu sèche au goût de François Groloux, qui aurait tendance à apprécier les poitrines rondes et les hanches parlantes. Elle est plate, fine, avec des épaules larges. Par contre, comme beaucoup d'écossaises, elle réussit même en étant presque maigre à avoir un visage rond, une peau parfaite et de très grands yeux bleu-verts.
Pour l'instant, Groloux remarque surtout ses cernes. Sur une peau si fine,voire translucide, ils apparaissent comme un tatouage noir violet, qui gâche irrémédiablement le côté paisible de son visage.
- "Que s'est-il passé?"
Alison n'en sait rien.
Elle connait Groloux par ouï-dire, elle est d'un naturel confiant : elle lui passera la clé de la maison, au 6, Inglewood Crescent.
Pour l'heure, elle vient avec lui.
Tous les deux passent un moment à observer le lit pas fait, le paquet de café, bref, les derniers moments casaniers de Brian avant la sortie fatale.
Groloux passe devant la salle de bain. Un post-it jaune, souriant, lui clame un "GOOD MORNING" en lettres majuscules.
C'est Alison qui trouve, rédigé de la main de Brian, un court message, une sorte de poème dirait-on :
ICI PREND FIN SA BELLE ENFANCE...
Groloux sort son téléphone portable et appelle Ostrali. Il lui semble bien avoir entendu parler d'un truc dans le genre. Il veut vérifier si c'est bien le même.
Au même moment, Alison lui fait un signe urgent. Elle vient de regarder le courrier, par terre dans l'entrée. Elle lui tend, avec des yeux ronds, une lettre de Tokyo..
***
Ostrali n'est pas sorti depuis une éternité.
En tout cas, il en a l'impression.
Il reste la plupart du temps dans sa souillarde, la main dans les cheveux, avalant les sandwiches que Manu lui amène parfois. Manu les achète au supermarché, pas loin, en prenant soin de prendre la marque distributeur... il est jeune, étudiant, il n'a pas trop d'argent en ce moment.
De toutes façons, bon ou pas bon, Ostrali ne s'en rend même pas compte. Il avale, d'un coup, quand il a trop faim.
Il a fait tourner tous ses programmes. Il n'a rien trouvé. Mais rien de rien. Un exemple de texte insignifiant!
Ostrali sait bien que Brian, en écrivant à son attention, n'aurait pas usé de cryptage, de message codé. Ce n'est pas leur métier. Il est comme lui féru de poésie, de jeux de mots. Il a du lui faire un clin d'oeil.
A force de reprendre à la main, maintenant, tous les termes du court poème, Ostrali est presque tombé en état d'hypnose. Le regard fixe, les cheveux hirsutes à force de les avoir tortillés, il en oublie sa rationalité à force d'angoisse.
Il réessaye de nouveau les combinaisons les plus simples.
Ne prendre que le dernier mot de chaque vers?
Ca donne : fin/enfance, est/secrète, écrit/aujourd'hui, douce/aime ...
Alors... La fille a été agressée, c'est la fin de l'enfance, elle s'est tue pendant longtemps, puis qu'elle "est secrète". Et aujourd'hui, elle révèle tout enfin au grand jour. Quelque chose d'apparemment assez explosif pour justifier l'attentat envers Brian!
Mais Ostrali coince sur le couple de mots "douce/aime". Il ne comprend pas très bien ce que ça vient faire là...
Supposer que le poème soit plutôt en octosyllabes qu'en tétrasyllabes?
Il aurait alors :
ICI PREND FIN SA BELLE ENFANCE
ADULTE ELLE EST BEAUTE SECRETE
ELLE A ECRIT LIS AUJOURD'HUI
LA CHANSON DOUCE ELLE M'AIME.
Et s'il prend le dernier mot d'un vers, associé au premier du suivant?
Voilà...
Enfance/Adulte
Secrète/Elle
Aujourd'hui/ La chanson ...
De colère, Ostrali en jette ses papiers par terre. Il n'a jamais été aussi nul. Il est pourtant sûr que ça a un sens. Il en pleurerait.
Et c'est, en effet, au moment où une larme de rage se forme au bord de ses cils que le téléphone sonne. C'est Groloux.
- "Allo? Ostrali? Tu m'entends? Je suis à Glasgow!"
Le bruit de fond est indescriptible. Ostrali entend à peine Groloux, tellement les cris, les invectives, les beuglements de joie qui l'entourent couvrent le son de sa voix. A tout les coups, François Groloux est dans un pub.
Et de plus, ainsi qu'il l'explique à Ostrali, les Glasgow Rangers viennent de gagner contre les Celtics. Il ne va pas faire bon se promener habillé en vert, ce soir. A moins de vouloir se retrouver tout nu dans la rue...
Groloux lui-même a l'air assez gai, et c'est d'un ton légèrement pâteux qu'il raconte à Ostrali l'ensemble de ses trouvailles.
Sa visite à l'hôpital, avec un Brian dont apparemment l'état reste stationnaire.
La lettre d'une japonaise déjantée, qui prie une certaine Isabelle d'arrêter de se cacher chez Brian, et le tout en français, en plus.
Un poème, dont il lit le contenu à Ostrali...
Le même que celui qu'il a reçu par mail, sauf un vers. Au lieu de " Adulte elle est, Beauté secrète", Brian a écrit sur cette version papier : " Alors elle passe, Beauté auburn".
Ce qui enlève à toutes les interprétations d'Ostrali le minimum de sens qu'il avait pu y trouver...
Tous deux, au téléphone, conviennent qu'il est urgent d'appeler cette dame... Fumiko Tsuchya.
Avec le décalage horaire, il est trop tard maintenant.
Ostrali s'en chargera demain.
Ayant raccroché avec la satisfaction du devoir accompli, Groloux se met à participer à la fête. Quelques écossaises pas mal du tout boivent des bières, les supporters des Rangers chantent à pleine voix. Il lève sa pinte à leur santé...
Une autre...
Une autre...
Tous ces verres plus tard, brusquement en colère, il entame enfin la rédaction, sur un bout de nappe en papier, de ce truc qu'il a gardé sur le ventre depuis un bon moment.
Sa réponse circonstanciée à Monsieur Pierre Dupicadis, agent immobilier stagiaire à Marquay...
***
Ce matin, Fumiko est arrivée tôt au bureau. Paye des employés, déclarations diverses, il faut que tout soit bouclé ce soir idéalement, demain au plus tard. Elle n'ouvre sa boîte mail que vers dix heures, une fois ses premiers tableaux de chiffres expédiés.
- " Tsuchya-san, nous avons été fort étonnés de recevoir (Cf. mail en pièce jointe), une deuxième demande pour la facture de 300 000 yen, référence 253/06, déjà réglée par nos soins le mois dernier. Et ceci d'autant plus qu'elle ne provient pas de vous..."
Fumiko regarde le mail attaché.
Il a été envoyé par devel@kitamoda.com .
Fumiko vérifie les références bancaires indiquées. Ce ne sont pas celles de Kitamoda.
Elle est en train de s'interroger sur la marche à suivre, quand le téléphone sonne.
Ostrali n'a pas pu attendre. Il est deux heures du matin à Delmas, mais, suite à la lettre de Fumiko, il vient d'obtenir les informations qu'il avait demandées.
Fumiko parlait d'Isabelle, et de son départ de Narita.
Il le sait maintenant : aucune Isabelle n'a pris l'avion, vers quelque direction que ce soit, ce soir-là à Tokyo.
Et cette Isabelle-là sait certainement quelque chose sur Brian. Peut-être quelque chose de crucial.
- " Allo? Excusez-moi de vous déranger, nous ne nous connaissons pas encore... Ostrali Neuvicq à l'appareil..."
Fumiko a un passage à vide. Le nom flotte devant elle, lui rappelle quelque chose, repart, revient, jusqu'à ce qu'elle le rattrape.
C'est le voyant du net! Le français dont elle a repéré le nom l'autre soir!
Elle entre un instant dans une cinquième dimension, où les mots lus par hasard se mettraient à vous répondre tout à coup.
- "Allo????"
La voix inquiète d'Ostrali la ramène sur terre.
- "Oui?"
- "C'est à propos d'Isabelle Chèze..."
Il faut un moment à Ostrali pour tout expliquer. Fumiko est un peu perdue. Il y a de quoi.
Isabelle, Brian, linguiste, ami d'Ostrali, tout cela lui demande quelques minutes d'intégration.
La conversation se précise, les éléments se mettent en place.
Quand elle raccroche, Fumiko décide que là est l'urgence d'aujourd'hui. Isabelle n'a jamais quitté le Japon. Elle appelle son oncle, ancien policier. Puis, sur sa recommandation, le poste de l'aéroport. Ce n'est qu'une heure plus tard qu'elle obtient, en ligne, le brigadier Nakashima.
***
Voici déjà quelques jours que Manu, quasiment domicilié dans la souillarde d'Ostrali, a la bride sur le cou.
Liberté totale!
Ostrali est tellement accaparé par ses recherches infructueuses qu'il ne le contrôle plus du tout. Manu a accès à tous les logiciels, toutes les programmations.
Manu fait ce qu'il veut.
Or, Manu sait ce qu'il veut.
Il en rêve jour et nuit.
Il veut prouver qu'il est meilleur que son oncle. Son oncle, son maître, son idole. Il a déjà commencé à tout mettre en place à son insu, il y a quelques semaines.
Bercé de sa mythologie de pirate du net, Manu se dit que, quand même, il y aurait un truc sympa. Il se le dit sans mesurer l'impact de ce qu'il fait, attiré par le jeu sans en mesurer les conséquences.
Franchement, s'il arrivait à piéger son oncle, il aurait vraiment prouvé sa valeur, non?
***
Il n'y a pas longtemps qu'Isabelle a la sensation d'avoir ouvert les yeux. Ou en tout cas, qu'elle se souvient de l'avoir fait.
Elle est là. Tout est blanc.
Fumiko est assise à côté d'elle.
Un mouvement involontaire de sa main génère une légère douleur. Elle la regarde: c'est une perfusion. L'aiguille a du bouger un peu, malgré le sparadrap. Elle est donc à l'hôpital.
Fumiko, émue, lui serre la main. L'autre.
- "Tu sais que j'étais vraiment inquiète?"
Isabelle ne sait pas de quoi il s'agit. Mais si elle est à l'hôpital, c'est peut-être qu'il y a des raisons de s'inquiéter? Elle a si mal à la tête...
Fumiko voit que ça ne va pas.
- "Je reviendrai dans deux ou trois heures. Repose-toi."
Isabelle s'assoupit à moitié, et des bribes de rêves lui racontent des morceaux d'événements. Elle devait partir. Elle avait trouvé quelque chose au sujet de mails... Mais quoi? Ca lui échappe. Elle est allée se laver les mains. Dans les toilettes tout était blanc. Comme ici.
Les toilettes de l'aéroport! Ca lui revient! Qu'est-ce qui s'est passé exactement?
Quand Fumiko revient, Isabelle est en train de manger un léger encas. Ses joues ont l'air plus rose.
Fumiko raconte son inquiétude, ses recherches. En rougissant légèrement, elle parle de sa lettre idiote. Isabelle rit pour la première fois.
- "Une fugue? Non mais dit donc, Fumiko, tu crois que j'ai quel âge?"
Puis elle parle d'Ostrali, et de Brian. Isabelle ne rit plus. Elle a les larmes aux yeux.
- "Un accident? Grave? Un sabotage?"
Isabelle a du mal à y croire.
Pour elle, Brian, qu'elle connaît depuis six mois environ, est un universitaire talentueux, un amoureux des mots perdu dans ses recherches.
Un artiste, en quelque sorte.
Comme elle.
Enfin... mieux qu'elle : elle n'est qu'un simple artisan du tissu et de la maille. Brian est un orfèvre du langage, quelqu'un dont les broderies témoignent d'un niveau de sophistication qu'elle ne pourra jamais atteindre.
Elle l'admire beaucoup.
Apparemment, il l'aime.
Isabelle raconte à Fumiko leur rencontre, leurs premiers échanges, leurs retrouvailles évanescentes souvent sur fond d'aéroport...
Elle se sent mieux. Elle veut partir.
C'est décidé: autorisation ou pas des médecins, Isabelle repart demain sur Paris.
Pouvu qu'il y ait une place dans l'avion.
HOTEL DES GRANDS HOMMES
C'est à l'Hôtel des Grands Hommes, le lendemain, qu'Ostrali rencontre Isabelle.
Elle est épuisée.
Certes, en grignotant le décalage horaire, elle a remonté le temps de quelques huit heures... Elle est arrivée à Paris vers quatre heures du matin.
Prendre le taxi lui a donné la nausée. Elle est blanche, les yeux cernés, de fines rides marquées autour de la bouche.
Ostrali jette un coup d'oeil au visage défait qui lui fait face. Il décide d'éviter les longueurs : l'essentiel a déjà été dit.
Ce qu'a vécu Isabelle? Ils en parleront après! D'ailleurs, il ne pense pas que ça ait grand chose à voir avec le cas de Brian.
C'est sa première erreur.
Ostrali sort immédiatement le message de Brian, explique le travail d'analyse qu'il a fait, sa perplexité, ses doutes. "Adulte elle est... Beauté secrète..."
Ostrali voit tout à coup Isabelle éclater d'un rire inextinguible, s'étrangler dans des hoquets qui finissent par ressembler à des sanglots.
Il se sent carrément vexé. Il a travaillé sans relâche pour trouver une piste qui puisse expliquer l'accident de Brian, et conséquemment permettre d'en éviter un autre... Et cette grande gigue se fiche carrément de lui!
Isabelle, rose de rire et l'oeil pétillant, lui révèle soudain la beauté qui a séduit son ami. La gentillesse aussi. Beauté Auburn...
Et tandis qu'elle reprend le texte, le recopie d'une façon différente et le lui retend, il comprend en un instant sa méprise et la raison de son rire.
I ci prend fin
S a belle enfance
A dulte elle est
B eauté secrète
E lle a écrit
L is aujourd'hui
L a chanson douce
E lle m'aime...
ISABELLE... voilà ce qu'écrivait le poème, avec la première lettre de chaque vers.
Un simple acrostiche.
Un poème de collégien.
Et, connaissant Brian et son style recherché, le poème d'un Brian bien arrosé de whisky, au point de faire des vers de mirliton.
Au point certainement de se tromper de destinataire, et de l'envoyer aussi à Ostrali d'un mauvais clic sur son carnet d'adresses...
Isabelle ne l'a reçu qu'avant son départ de Tokyo. Son vrai départ, hier. Brian a simplement dû avoir un problème dans sa boite mail. C'est pour ça que le message était différé.
Ostrali admet à contrecoeur la facilité de la solution. Le rôle des coïncidences.
C'est sa deuxième erreur.
***
A Glasgow, le réveil de François Groloux est bien difficile ce matin. Trop de temps passé au "Rose and Thistle", probablement. Trop de temps passé à boire.
Groloux n'est pas fier de lui. Couché en travers du lit de Brian - Alison lui a passé les clés de la maison, le priant de faire comme chez lui- il sent son cou raidi, ses articulations grinçantes.
Trop de temps passé à ne pas faire son boulot.
Une feuille posée sur la table attire son attention. Quelque chose d'intéressant?
Groloux prend ses lunettes de presbyte, entame la lecture du document :
- "Cher Monsieur Dupicadis..."
Il soupire et la rejette sur la table. Décidemment, hier soir, il n'a rien fait de glorieux. Ca lui paraissait bien, pourtant, sur le moment...
Il se traîne en se grattant les flancs vers la salle de bain. Sur le miroir, un post-it souriant et bien rasé lui fait honte. GOOD MORNING BRIAN!
Ouais. Good morning. Il en faudrait peut-être plus que ça pour sortir Brian d'affaire.
Son portable entame une sonnerie de corne de brume. Fichu choix! Le son lui résonne dans le crâne, lui irrite les gencives et lui fait serrer les mâchoires. Fichue gueule de bois!
C'est Ostrali. Il arrive. Avec Isabelle. Bon.
Groloux entreprend une douche salvatrice, s'habille péniblement, emprunte la vieille Datsun dont Alison lui a laissé les clés.
Il va les chercher à Glasgow Prestwick.
***
Fumiko est en pleine insomnie. Ca ne lui arrive pas souvent. En général, les événements de la journée ne perturbent pas ses nuits.
Mais il y a trop de choses qu'elle ne comprend pas. Avant le départ précipité d'Isabelle, celle-ci ne lui a expliqué ni les circonstances de son agression, ni pourquoi elle ne désirait pas porter plainte.
Peut-être qu'elle n'était elle-même pas très au clair là-dessus?
Fumiko l'a juste aidée, le plus vite possible, à prendre son billet d'avion, et l'a accompagnée, pour la deuxième fois, à l'aéroport. Contente qu'elle parte enfin.
Fumiko se lève et commence machinalement à ranger son armoire. Elle déplie, comme souvent quand ça ne va pas - mais ce n'est pas souvent! - le tissu bleu foncé qui enveloppe son kimono de jeune fille. Plus porté depuis un certain temps...
Il est magnifique. Des fleurs à dominante jaune orangé dansent sur un fond blanc, les doublures de soie en sont orange et bleues... Fumiko se perd dans les dessins, y retrouve un semblant de paix.
Elle a envoyé, aux quelques sociétés qui se sont plaintes d'une deuxième demande de paiement de la part de Kitamoda, un mot d'excuse très cérémonieux. Elle ne sait que faire à propos des autres. Les avertir que des mails fallacieux partent de chez Kitamoda reviendrait à perdre la face. Ne pas le faire risque de ruiner la réputation de la société, si ces tentatives d'extorsion ont été nombreuses.
Le bouche-à-oreille fonctionne vite au Japon.
Demain, elle en parlera à Monsieur Konami. Son patron. LE patron.
***
Dans l'avion, à côté d'Ostrali, Isabelle se sent vraiment mieux.
Sa compagnie nonchalante, légère, parfois comique, lui fait du bien. Quand il sort de ses ordinateurs, Ostrali gagne a être connu. Il peut être si drôle, avec sa tendance naturelle au lapsus, au quiproquo, dont on n'arrive jamais à savoir si elle est totalement fortuite, ou complètement préméditée...
A vrai dire, Isabelle, tu dois t'en méfier un peu. Si Ostrali était une femme, le jeu de mot serait son porte-jarretelles ... Il n'y en a pas beaucoup qui y ont résisté...
Pour le moment, cependant, Ostrali n'est pas en train de lancer une attaque séductrice. Il trouvait simplement qu'Isabelle avait besoin de rire. C'est fait. C'est bien. Maintenant, on peut parler.
- "Dis-moi un peu encore, alors, ce qui t'est arrivé à Tokyo? Fumiko ne m'a presque rien dit, à part qu'on t'avait emmenée à l'hôpital et que tu disais ne te souvenir de rien..."
Isabelle baisse le nez et pousse un petit soupir. Elle répète le peu qu'elle avait déjà dit à l'Hôtel des Grands Hommes :
- "Je pense que j'ai été droguée. Un sorte de spray. Je me suis pris ça dans la figure en entrant aux toilettes... Et puis après, plus rien. Franchement, ils ne m'auraient pas laissé mon passeport, je n'aurais pas pu dire comment je m'appelais."
- "Isabelle?" Penché vers elle en louchant un peu, Ostrali fait la grimace.
- "Tu arrêtes de me raconter ce que tu as déjà dit? Un petit effort pour un pauvre chercheur d'information...?" Ostrali fait semblant de mendier, d'un air soudain misérable.
Isabelle soupire.
- "D'accord... Je crois que ça a quelque chose à voir avec les adresses de Fumiko".
- "Les adresses de Fumiko?"
- "Oui. Elle m'avait signalé deux adresses bizarres apparues chez Kitamoda. Des adresses mail. Je lui ai promis que je regarderais si j'en avais reçu. Je suis sûre que c'est à cause de ça."
- "Qu'est-ce que tu as fait?"
- "J'ai répondu à un message qui venait de l'une d'entre elle, devel@kitamoda.com. Une deuxième demande de versement, sur une facture déjà réglée chez nous. Ils ont dû prendre peur et m'attaquer"...
Ostrali fronce le sourcil.
- "Mais tu aurais dû le signaler à la police! Pourquoi n'as-tu rien fait, si tu en étais sûre?"
Isabelle rougit un peu.
- "Je ne voulais pas perdre de temps..."
- "Tu rigoles! Ca vaut la peine dans un cas comme ça! Et de toutes façons tu n'as pas pris ton avion tout de suite, une fois réveillée, non?
Isabelle rougit davantage.
- "Je ne voulais pas porter plainte..."
- "Et pourquoi?" Ostrali a l'air très sérieux tout à coup.
- "Ben... Parce que leur mail, j'y avais répondu par une blague..."
- "Quelle blague?". Il a l'air carrément suspicieux maintenant.
- "Je leur disais que, s'ils versaient à mon nom trente pour cent du montant de la facture, la société la leur réglerais. Même si j'avais très bien vu qu'elle l'avait déjà été deux semaines plus tôt..."
- "De mieux en mieux!"
Achevé, Ostrali rejette la tête en arrière et imite le barrissement du mammouth. Un hommage à ses ancêtres de Delmas, Dordogne. A l'époque où ils habitaient encore dans des grottes.
*
Attablé devant une tranche de haggis flambée au whisky, dans le fond de salle du "Rose and Thistle", Groloux se délecte.
- "Dire qu'il y a des idiots qui racontent que ce n'est pas bon!"
Il faut dire que, flambé puis accompagné au whisky, le haggis écossais descend tout seul, dans un style dansant et euphorique, le long du gosier de Groloux.
La porte s'ouvre, là-bas, sur fond de doux crachin. Il voit Ostrali entrer, les cheveux couverts d'un voile de perles d'eau, suivi d'une grande fille pas mal, armée d'un parapluie. Il leur fait un signe de la main.
- "Isabelle"... Elle lui serre la main d'une façon nonchalante, ou peut-être fatiguée. Ce n'est pas étonnant, d'ailleurs, après ce qu'elle a vécu.
- "Je suis l'amie de Brian"...
Involontairement, Groloux la regarde de haut en bas, histoire de voir si Brian est du genre chanceux ou pas. Ouaip. Sans le manteau, on voit qu'elle est vraiment bien fichue. Groloux relève les yeux et dérape sur le regard glacé d'Isabelle. Malgré ses soixante ans passés, dont cinquante à peu près à jauger les femmes, il rougit.
- "Enchanté"...
Et tous les trois, dans le coin chaud du pub, essayent de mettre en commun tout ce qu'ils ont glané, pensé, trouvé sur Brian. Et sur ce qui pourrait avoir motivé son accident.
Puis, ensemble, ils se rendent à l'hôpital...
- "You take the high road, and I take the low, and I'll be in Scotland before you"...
Les larmes aux yeux, Isabelle tient la main de Brian. Et lui chante la chanson que tout écossais connaît, de naissance, par coeur. Elle continue:
- "Where me and my sweetheart will never meet again..."
C'en est trop pour Ostrali, qui par nature refus le pathos, et les démonstrations de chagrin. Il attrape l'épaule d'Isabelle avec un grand sourire.
-"Arrête, il s'en sortira, tu sais? Il s'est déjà réveillé une fois, ils nous l'ont dit..."
Isabelle reprend la main de Brian, qui effectivement semble maintenant plus agité. On sent ses yeux papillonner sous ses paupières. On sent quelque chose en éveil.
La main dans la paume d'Isabelle se tend, puis se crispe, et lui échappe au prix de ce qui doit être un immense effort. Elle trace un geste inachevé dans l'air, avant de retomber, épuisée mais tiède, sur le support que lui tend son amie.
De loin, Groloux n'a rien vu.
- "Qu'est-ce qu'il a fait?"
Ostrali lâche un "pff" de doute.
- "On dirait qu'il a dessiné un rond..."
***
Au 17, Place du Panthéon, une réunion extraordinaire de Multilingual Europe tire sur sa fin.
Ostrali bavarde avec Eudo et Knopfles. Pour s'amuser, ils font ça en grec cette fois-ci:
- "Echo mathi oti..."
J'ai appris que...
Que ces adresses mail, dont Eudo avait signalé la prolifération à la dernière réunion, continuent à se reproduire. Ostrali était trop inquiet, trop rageur aussi, pour y prêter attention. Mais cette fois-ci, ce n'est pas pareil.
Parce que, si ces adresses se démultiplient à l'infini, c'est dans un but bien défini : l'extorsion de fond.
Parce qu'Ostrali en a déjà entendu parler il n'y a pas si longtemps. Par Isabelle.
Parce qu'enfin, elles se reproduisent toutes sur le même modèle : devel, travel ou sory@nomdelasociété.
Comme celles de Kitamoda.
Alors elle est loin, l'idée d'un petit comptable japonais agressant Isabelle pour lui dérober son portable, faisant ainsi disparaître les preuves de sa faute. Le phénomène se développe à l'échelle mondiale. Chaque mail envoyé par "devel", "travel"ou "sory" réutilise le carnet d'adresse du destinataire. Et se démultiplie autant de fois que nécessaire.
A chaque fois, le programme pirate a réussi à trouver, dans l'ordinateur qu'il attaque, ou sur le réseau de la société, les références exactes d'une facture récente dont il a redemandé le paiement.
Evidemment, les fautifs qui ont payé deux fois ne font pas la queue pour se dénoncer. Mais au bout d'un moment, cela fait tache.
Il suffit que la manoeuvre marche une fois sur dix... et des millions sont en jeu. Dans quelques jours, ce sera des milliards.
Sauf si l'on informe la population du globe entier. Ce que les gouvernements, les spécialistes de l'internet et les multinationales du moment n'ont pas vraiment envie de faire pour l'instant. Ils auraient l'air quand même assez ridicules!
On n'est jusque là pas arrivé à identifier le compte en banque où sont versées les sommes. Les mails sont bourrés de références écrans, qui se régénèrent de façon apparemment aléatoire. L'argent des factures dupliquées arrive bien quelque part.
Mais on ne sait pas où. Et on ne sait pas dans quel but.
***
Il est très rare qu'Ostrali rêve de Lucille.
Ca ne lui est pas arrivé depuis des années. Mais à chaque fois c'est le même choc.
La voilà, si petite, blonde aux sourcils étonnamment noirs.
Elle le regarde. Ses yeux sont marrons.
Dans son rêve, Lucille s'approche de lui. Ils sont de la même taille. Elle le prend par la main, puis lui chuchote doucement:
- "Fais attention Ostrali. Il est méchant..."
Puis elle est aspirée d'un seul coup, comme par un coup de vent gris qui le laisse seul et désemparé...
Ostrali se réveille en sursaut. Qui est "Il"?
*
- "Arrête un peu Manu!"
Ostrali, à demi mort de rire, essaie d'arrêter Manu. Dans la cuisine, celui-ci a gonflé les gants à vaisselle en soufflant dedans et les tient à bout de bras. Maintenant, les manches de son pull étirées jusqu'à cacher ses vraies mains, il fait semblant d'attaquer. On dirait un robot raté, doté de membres terminés par de bizarres crêtes de poulets rouges.
La chatte, Fili, est complétement terrorisée.
Des fois, Manu est vraiment un gamin.
Ostrali va mieux. Les cauchemars de la nuit se sont dissipés. La première personne qu'il a vue au réveil était Manu, de bien joyeuse humeur aujourd'hui.
Ils se remettent au travail.
Ostrali est impressionné par le travail qu'a accompli Manu ces dernières semaines. Des avancées extraordinaires dans les programmations. Il le félicite.
- "C'est vraiment bien ce que tu as fait..."
Manu lui fait un clin d'oeil complice :
- "Et tu sais que je vais te surprendre encore plus!"
- "De quoi tu parles?", dit Ostrali
- "Surprise!"...
Manu, léger, évanescent et blagueur, par en courant sur le chemin.
***
- "Tsuchya-san, je suis très inquiet de ce que vous me racontez-là. Mais nous n'avons pas les compétences nécessaires pour mener une telle enquête. D'autant plus que nous sous-traitons notre informatique... Je vais me renseigner discrètement. S'il le faut, nous préviendrons la police."
Hitochi Konami conclut son entretien avec Fumiko d'une inclinaison du buste. Il est très très ennuyé. Etre l'objet d'une fraude est ennuyeux. Perdre la face l'est plus encore. En tout cas à son avis. Il a parlé de police, car cela fait partie de son rôle, mais cela le gênerait fort de voir débarquer dans sa boutique de luxe les enquêteurs du commissariat local...
Il faut prendre les choses avec doigté. Tout cacher. S'enquérir auprès d'autres patrons de la démarche à suivre. Il est assez tard pour commencer.
L'air sérieux, Konami-san se dirige vers l'un des meilleurs bars à Saké du quartier.
Et voilà Monsieur Konami réfugié dans un bar, avant même d'avoir commencé son enquête. Il a surtout envie d'être un peu au chaud, un peu réconforté, dans un endroit où il se sentirait à la fois compris et inconnu.
La victime, seule, se sent coupable et se cache...
Mais les victimes, en nombre, comprennent leur force et se révoltent. Voilà pourquoi Multilingual, entre autre, est mobilisé à plein temps sur la tâche. Avant que ça ne sente trop le roussi pour les autorités compétentes... qui ont laissé passer ça.
Et, pendant que des milliers de petits chefs d'entreprises, de comptables ou de directeurs financiers sont en train, dans divers débits de boisson de la planète, de se demander comment arrêter cette affaire, et surtout l'étouffer, les multilinguistes sont à l'oeuvre. Jour et nuit depuis hier.
Pourquoi eux? Qu'ont-ils à voir avec cette affaire de facture? Certes, il s'agit bien de criminalité sur le net, mais elle concernerait plutôt une brigade financière, non?
Non. Il y a juste un hic. C'est que pour que ces fausses demandes de factures se démultiplient à l'infini, il ne suffit pas qu'elles sachent utiliser le carnet d'adresse d'un internaute.
Il faut, ensuite, qu'elles trouvent au sein de l'ordinateur la facture crédible dont les références seront utilisées pour une deuxième demande.
Il faut, enfin et surtout, que chaque fois qu'elles changent de pays, et bien tout simplement... elles changent de langue.
Et cela de façon parfaitement vraisemblable!
Ils existent, les virus qui se propagent entre correspondants, via une simple boîte mail. Mais que savent-ils dirent à part "Hi", "Hello", ou "I love you"? En avez-vous déjà vu un qui dise "je t'aime" en français?
Voilà pourquoi, ce soir, Ostrali planche si tard dans sa souillarde, Fili sur ses genoux.
Machinalement, il caresse la chatte endormie, tout en fixant ses écrans et les résultats d'analyse qui défilent à toute vitesse.
Les messages des faux-factureurs ont été collationnés partout dans le monde.
Ils ont été saisis sur les bases de Multilingual.
Et Ostrali, en chatouillant doucement le petit crâne aplati de Fili, lui parle à l'oreille.
- "C'est stupéfiant de vérité et de correction grammaticale. Les formules de politesse sont adaptées. Ils reprennent même des tournures régionales selon la localisation des entreprises, du russe géorgien au français du Canada. C'est fabuleux comme travail... Qui peut bien avoir fait ça, à part..."
Ostrali se lève d'un coup, faisant sauter la chatte récalcitrante sur le sol battu de la souillarde.
Il a un peu froid.
Un petit Monbazillac, tiens.
Ca va lui faire du bien.
IV. MANU
- "SALU"
- "SALU"
- "ALOR ON FAI KOI CET APREM?"
- "BA CHEPA FAU DEMANDER O OTRE CQUI EN PENSE"
L'air absent, Ostrali suit le défilement du dialogue. Deux ados tranquilles... Il aime bien, de temps en temps, interrompre les analyses automatiques de ses programmes sophistiqués. Juste pour suivre en direct une petite discussion, se rendre compte de la réalité des choses.
Se rappeler que, derrière ces millions de mots, il y a des enfants, ou des femmes, ou des abusés potentiels... Des gens à protéger. De vraies personnes.
Il a la tête ailleurs. Les implications de ses analyses d'hier soir sont si effrayantes, quand il y réfléchit... Il y a quelqu'un qui rédige ces fausses factures. Ou plutôt, qui a rédigé le programme capable de les créer automatiquement.
Quelqu'un qui a le savoir d'un multilinguiste. Ou, en tout cas, qui en détient les bases.
Et quelqu'un-là, quelque part dans les bas-fonds, détient un pouvoir extraordinaire.
Car il peut battre en brèche les multilinguistes. Sachant comment ils travaillent, il peut les tromper, fausser leurs résultats, générer des dialogues mortels à l'air parfaitement inoffensif. Faire ce qu'il veut avec les mots. Sans personne pour le contrer. Pas étonnant qu'on les aie tous mis sur l'affaire.
Sans compter qu'un type dans ce genre sera mille fois plus difficile à identifier qu'un autre. Il saura déguiser sa parole. Il sera particulièrement difficile à identifier. Surtout sans le secours d'un Brian.
Et Ostrali, songeur, dérive vers l'Ecosse. Un type comme ça... ça doit bien l'arranger que Brian soit dans le coma.
***
L'enquête n'avance pas vite. Tous les spécialistes informatiques de la brigade inter-financière sont mobilisés sur le sujet depuis plus d'une semaine... Toujours rien.
De fausses alertes, oui.
De fausses joies, souvent.
Mais impossible d'isoler un numéro de compte identifiable et pérenne : on ne sait toujours pas où vont les sommes détournées. Celui qui mène cette danse-là est vraiment très fort.
Penché sur son écran, Lutz émet un petit sourire. Il n'est pas mauvais non plus. Et il aime bien faire le coup de l'arroseur arrosé. Piéger le piégeur... La petite manipulation qu'il vient de faire l'amuse beaucoup. En théorie, ça devrait marcher. Il avance, intrus déguisé en habitué, dans les programmes complexes de la machine.
Alors...
- "Quoi, c'est une blague?"
Lutz n'y croit pas.
Se repenche sur le sujet.
Refait les vérification d'usage.
Il n'en croit pas ses yeux. Ca à pourtant l'air vrai.
Les milliards versés arrivent tous, en fin de compte, sur un même compte. Un compte de l'Unicef. Dédié à la sauvegarde de l'enfance...
***
Ostrali, essouflé, remonte la rue Soufflot.
Il va être en retard pour la présentation de Lutz, à l'Hôtel des Grands Hommes.
L'imbrication des compétences nécessaires sur cette enquête justifie une collaboration plus poussée que d'habitude. Il est rare que les multilinguistes soient appelés par la brigade financière. Leurs mondes sont plutôt parallèles d'habitude.
Des chiffres et des lettres...
Mais là, on besoin de tout le monde : les implications de cette malversation sont trop ramifiées, trop tentaculaires pour faire cavalier seul. Un homme aux compétences de multilinguiste, pro du brouillage des codes et de la manipulation financière... Tous sentent passer le vent du boulet.
- "Un compte de l'Unicef?"
- "On se fout de notre g.....!"
- "Parce qu'en plus il a de l'humour, notre voleur?"
- "Notre, notre, c'est vite dit! Tu ne penses pas qu'il faut tout une équipe pour mettre ça en place?
Ostrali intervient :
- "L'Unicef... Ca me gêne que ce soit un truc dédié à l'enfance... Ce n'est pas parce que c'est une organisation internationale qu'ils sont intouchables... L'humanitaire, ça se détourne aussi, non?
Il a jeté un froid.
Curieusement, aucun d'eux n'avait vraiment envisagé que ce compte soit réellement un compte Unicef. Plutôt une couverture factice. Ca leur paraissait beaucoup trop gros.
Ostrali, lui, se pose la question.
Quand on a fait de la traque des pédophiles son métier, au bout d'un moment, on se méfie de tout le monde. Surtout de ceux qui dédient leur vie aux enfants. C'est triste à dire. Mais c'est comme ça.
***
Isabelle et Ostrali repartis sur Paris, Groloux se sent soudain seul, là, dans la chambre d'hôpital.
L'état de Brian reste stationnaire. Mais on ne craint plus pour sa vie.
C'est déjà ça, se dit Groloux en considérant le profil droit et les yeux clos de son ami. Ce coma, il s'en réveillera un jour, il en est sûr. Pour l'instant, il faut seulement attendre, patienter. Et faire en sorte que cela ne se reproduise pas. Trouver la cause de l'accident. Qui. Pourquoi.
Groloux a beaucoup discuté avec Ostrali de l'agression d'Isabelle. Contrairement à ce dernier, il n'est pas persuadé que les deux "accidents" n'aient rien à voir.
Certes, il paraît difficile d'admettre qu'on ait attaqué Brian pour un problème de factures au Japon. Ou même d'extorsion de fonds internationale. Ils n'ont absolument trouvé aucun élément qui puisse faire penser que Brian était au courant de ce problème.
De plus, Brian n'est pas un cavalier seul. Il aime travailler en équipe. Il en aurait parlé. En tout cas c'est ce que Groloux croit.
Alors, quid ?
Et bien il n'en sait rien !
Et Groloux, fatigué, énervé, va prendre son billet de retour.
Quelques heures plus tard, dans la salle d'embarquement, il recopie sa réponse à Pierre Dupicadis, agent immobilier idiot. Au moins, ça le calme.
Il ne faut jamais laisser un raseur impuni. C'est la règle de base d'une vie saine, heureuse et drôle:
"Cher Monsieur,
Après la parution de mon article sur « Ostrali Neuvicq, le voyant du Net », vous avez ironisé sur l’attrait des « souillardes », ces pièces d’arrière-cuisine.
C’est tout à fait compréhensible : agent immobilier stagiaire, votre œil formaté par les techniques de vente les a à peine vues, votre cerveau les a enregistrées à la rubrique « points négatifs » tels qu’ils sont répertoriés sur les « relevés de l’existant » que conserve précieusement par devers lui votre Chef d'Agence immobilière ...
J’ai eu, par le passé, l’occasion de voir agir sur le terrain des jeunes gens comme vous.
Devant une maison, puis à l’intérieur d’une habitation, je les voyais aller, le cœur et l’oeil secs, noter, puis additionner en bas de page. Et j’entendais le bruissement des engrenages de leur cerveau suivi d’un « cling » de tiroir-caisse.
Comme eux, et votre mentor de Marquay, vous vendez des immeubles.
Ostrali, lui – comme beaucoup d’autres – habite dans une maison. Et c’est radicalement différent.
Vous entrez, et voyez des choses, à vendre, pour les vendre. Vous ne faites que passer : vous restez extérieur, superficiel.
Celui qui entre dans une maison où il va habiter, vivre, qu’il l’achète ou qu’il en hérite, sait qu’il arrive dans un lieu où d’autres ont vécu avant lui, et où il va rester longtemps.
Son attitude de recherche, d’observation, est toute de respect pour l’esprit dont il retrouve les indices.
Elle est à l’opposé de celle d’un mercanti de l’immobilier.
Que j’aie évoqué « l’esprit » d’une maison a dû vous amuser. Mais, si vous persévérez dans l’immobilier, vous apprendrez que certaines bâtisses , en Dordogne ou dans le Limousin, ne sont jamais à vendre.
Ce n’est pas qu’elles soient hantées, comme des châteaux en Ecosse. Non, dans la région on est plus modeste. On dit simplement qu’elles sont « habitées ».
Croyez, Monsieur, à ma considération... "
***
Monsieur Sucharitkul, au siège de lUnicef, reste fort embarrassé de l'information qu'il vient de recevoir.
Il est assez rare pour un responsable financier, même dans une organisation internationale qui a pignon sur rue, de se trouver soudain avec beaucoup d'argent en trop.
Cela pourrait faire plaisir, certes! Sauf quand vous apprenez en même temps que cet approvisionnement inespéré est issu d'un trafic illicite, international, et émanant probablement d'une bande organisée.
Sabrati Sucharitkul se gratte le front machinalement. Il continue la lecture de la note très documentée qu'il vient de recevoir, s'arrête un instant sur les compétences de "multilinguistes"des malversateurs.
C'est intéressant. Il ne connaissait pas cette spécialité! Il revient sur le paragraphe en question, bute une deuxième fois sur le nom de Neuvicq, qui lui dit indéniablement quelque chose.
C'est bizarre.
Il est sûr de n'avoir jamais lu un article de ou sur ce M. Neuvicq.
Sûr de n'avoir jamais entendu parler, avant aujourd'hui, de son étrange métier.
Et pourtant, il connaît ce nom.
Monsieur Sucharitkul se verse une tasse de café clair. Puis saisit son téléphone et donne rapidement les instructions nécessaires. Et boit enfin une gorgée. C'est parti. L'enquête interne est lancée.
***
A Delmas, Ostrali, la main dans ses cheveux noirs, est attablé dans sa cuisine. Revenir de Glasgow n'a pas été très facile. Ca lui a fait un choc de voir Brian dans cet état-là.
Il planche avec d'autant plus de rage sur la documentation qu'il a pu réunir. Les textes multilingues des demandes de factures, bien sûr. On les lui a fournis ainsi qu'à tous ses collègues. Mais aussi de multiples extractions de sites internet, de l'Unicef, sur l'Unicef, pour ou contre l'Unicef...
Il est en train de planifier une analyse de grande envergure, de décortiquer tous les critères signifiants qui pourront l'aider à trouver un indice, une piste, ou tout simplement une idée sur le déroulement de cet étrange trafic.
Il est motivé. Ca touche Brian. Et ça touche des enfants, puisque c'est l'Unicef. Donc cela lui parle de Lucille. Même s'il n'a pas envie de s'en rendre compte.
Fili sur ses genoux, Ostrali mâchonne un quignon de pain et du pâté.
Un peu de Monbazillac, aussi.
C'est le verre levé que Manu le surprend, en ouvrant la porte avec un grand sourire.
Sourire qui s'efface en voyant la pile de documents qui s'étale sur la table.
- "Tu sais, il faut que je te dise quelque chose", entame Manu d'un air gêné. Ce qui est très inhabituel chez lui. Il n'y a pas plus à l'aise, voire parfois désinvolte, que Manu.
- "Pas le temps ! ", répond Ostrali. "J'ai du pain sur la planche ! "
En avalant sa dernière croûte de pain, Ostrali s'enfourne dans la souillarde.
***
- "Vidé! Je vous jure, vidé! "
Ostrali, qui arrive avec un peu de retard, jette un regard interrogateur à la cantonade. Il pose son portable sur la table de réunion, et s'assoit dans son fauteuil habituel, ici à l'Hôtel des Grands Hommes.
Hartmund, miséricordieux, lui explique la nouvelle qui laisse les intervenants médusés.
Oui, il y avait un compte à l'Unicef, approvisionné par le trafic de factures révélé depuis quelques semaines.
Oui, il était sous surveillance.
Et oui, il vient d'être vidé.
Complètement. Ce matin même. Il ne reste pas un centime dessus, mis à part les nouveaux règlements de factures qui continuent d'arriver. Mais le gros de la somme est parti. Des milliards.
Et évidemment on ne sait pas où ils sont allés.
La réunion continue, passe en revue les points de routine habituels, assure à l'équipe un niveau d'information égal sur tout ce qui pourrait concerner les multilinguistes.
Après un dernier café, ils se séparent. Et c'est juste au moment de la dernière poignée de mains que le représentant de la brigade financière se penche vers un Ostrali étonné :
- "On peut parler cinq minutes ? J'ai quelque chose qui vous concerne directement...."
*
Pendant ce temps, Isabelle, l'œil dans le vague, assiste à une présentation de haute couture. Ca fait aussi partie de son métier, de suivre les tendances, de rencontrer les créateurs. Même si son domaine est plutôt le prêt-à-porter.
L'inspiration est partout. Surtout chez Christian Lacroix, songe-t-elle en regardant les tissus magnifiques qui passent à quelques mètres d'elle. Elle adore cette ambiance.
Mais ce petit coup de passion retombe vite. Depuis ce dernier voyage Tokyo, son agression, et surtout la visite à Brian, Isabelle se sent déprimée. Pas bien, nauséeuse, sans volonté.
Elle passe la main dans ses cheveux roux-bruns, où des mèches plus claires tranchent sur la masse épaisse.
Couleur du massif de l'Estérel, lui avait dit Brian. Un compliment sincère de la part de cet amoureux du Sud de la France.
Isabelle a envie de pleurer. Il faut qu'elle parle à quelqu'un de tout ça. Elle se demande où en est Fumiko.
Isabelle attrape son nouvel ordinateur portable et quitte le défilé. Elle va s'installer à la buvette dressée juste à côté. La connexion Wi-Fi y est bonne.
***
Fili, recroquevillée sous le buffet, attend qu'une porte s'ouvre et lui permette de fuir la terrible dispute qui se déroule au-dessus d'elle. Elle est proprement terrorisée. Elle n'a jamais entendu Ostrali, son bien-aimé fournisseur de croquettes, crier aussi fort.
D'ailleurs, elle ne l'avait jamais entendu crier.
-"Mais tu aurais pu me le dire ! De quoi j'ai l'air maintenant ? "
Ostrali, la mèche en bataille, tempête et s'emporte devant un Manu plutôt décomposé.
-"Mais j'ai essayé!Tu n'as pas voulu m'écouter ! "
-"Menteur ! Quand ça ? "
-"L'autre soir ! "
De toutes façons, essayé ou pas, c'est trop tard. Ostrali est proprement furieux d'avoir découvert, et par la brigade financière s'il vous plait, que l'été dernier, son neveu, son Manu, a effectué un stage à l'Unicef. Comme informaticien au contrôle de gestion. Dans la direction d'un dénommé Sucharitkul.
-"Mais de quoi j'ai l'air ? "
Ostrali se répète, sans que cela le soulage vraiment. Sans savoir que d'ici deux minutes il va se sentir beaucoup plus mal, vu ce que Manu a à lui révéler.
-"Tu veux un verre de Pécharmant ? "
L'air misérable de Manu amadoue Ostrali, qui fait un signe de la tête. Il s'assoit. Et Manu se met table.
***
Assis à la table pliante près de sa fenêtre, Groloux tape, à deux doigts, l'article qu'il a promis pour ce soir.
-"GLOBAL FACTURES"
Il a prononcé à haute voix le titre présumé de sa prose. Il ne lui plaît pas.
-"Factures internationales ? Trafic de fausses factures ? Escroquerie à l'internet ?" .
Non. Ni le titre, ni les chapeaux explicatifs qu'il essaye successivement de rédiger ne lui vont. Ce n'est pas assez vendeur. Pas assez clair non plus. Il voudrait en une phrase résumer la nouveauté, l'incongruité de la situation.
Groloux se lève et tire sur sa moustache. Fait trois pas et arrive à la porte. Reviens en arrière et touche la fenêtre.
Puis, de guère lasse, se met taper sans réfléchir :
-"EXTORSION AUTOMATISEE - Internet dans l'œil du cyclone"
Ce n'est pas bon, il le sait. Mais quand il faut y aller, il faut y aller
***
Fumiko a vraiment été déçue par la réaction d'Hitochi Konami.
-"Vous rembourserez immédiatement les plaignants. Par contre, nous évitons absolument d'informer l'ensemble de notre clientèle de quoi que ce soit."
Et oui. C'est comme ça la vie d'entreprise.
La clarté, la transparence ? Des mots.
Le développement durable ? Du vent.
Ce qui compte, c'est l'argent ! Et Monsieur Konami pense que Kitamoda risque d'en perdre bien davantage en alertant ses partenaires.
C'est comme cela que bien des scandales se sont nourris, engraissés, avant d'apparaître au grand jour. Parce que chacun reste dans son coin et se cache. Parce que chacun à peur de couler pour avoir fait une vague...
Fumiko attrape sa trousse de maquillage et se rend dans les toilettes impeccables de Kitamoda. Désodorisants automatiques, abattants chauffants, désinfection hyper hygiénique. Un endroit où se refaire rapidement une façade souriante.
Quand elle sort, rafraîchie, Fumiko décide de continuer sa pause, et s'attaque avec amitié au mail d'Isabelle qui est arrivé cette nuit.
Monsieur Konami referme la porte de son bureau avec un semblant de soupir. Il comprend très bien tout ce que Fumiko, avec sa politesse toute japonaise, n'a pas dit. Il connaît son caractère entier, et se passerait parfois bien d'elle, si elle n'était pas une si bonne professionnelle. Mais il a beaucoup réfléchi avant de prendre sa décision.
Sa tournée des bars a été fructueuse : dans les sourires et les dénégations de ses interlocuteurs, il a bien vu qu'il n'était pas le seul à souffrir du problème. Problème qu'il n'a abordé qu'indirectement bien sûr, sans prétendre être victime de quoi que ce soit.
Alors, avec beaucoup de philosophie, il s'est dit qu'il valait mieux attendre un peu. Si l'envergure du problème est bien telle qu'il la pense, d'autres que lui vont vite se soucier de le régler. Et à un très haut niveau.
Sans le connaître, Monsieur Konami applique la philosophie de Marc-Aurèle. Il n'agit que sur ce qui dépend de lui.
***
Accablé, Ostrali suit des doigts les motifs de sa nappe. Heureusement que le verre de Pécharmant aide à faire descendre la nouvelle...
-"C'ETAIT TOI ?"
Il n'en croit pas ses oreilles. Et écoute Manu répéter que, oui, les factures, et bien c'est lui.
Tout.
La duplication automatique sur internet. La reconnaissance du langage utilisé. Les programmes de traduction automatique.
Manu a absolument tout fait.
Mais pourquoi ?
- "C'était un pari. Avec Vivien. Et puis je voulais te montrer de quoi j'étais capable..."
Ostrali est complètement désarmé devant tant d'inconséquence. Un gamin de dix-neuf ans mettant en échec une armada d'équipes internationales ! Il ne peut s'empêcher de sourire. Et de se dire qu'il a eu aussi, au même âge, fait quelques manipulations informatiques pas trop nettes, histoire de prouver qu'il était le plus fort.
Et qu'elles n'ont peut-être pas compté pour rien dans son recrutement par la suite.
-"Et Isabelle ? "
-"Quoi Isabelle ? "
-"Ce n'est quand même pas toi qui lui aurait envoyé des Yakuzas, non ?
Non, bien sûr. Manu n'y est pour rien.
-"Et le compte ? "
-"C'est moi qui l'ai créé. Quand j'étais stagiaire. Sans qu'il soit identifié. "
-"Oui, mais qui l'a vidé?"
-"Vidé?"
C'est au tour de Manu de tomber des nues. Il a créé un compte bidon, en ne pensant même pas que son histoire de factures marcherait vraiment. Juste pour l'amour de l'art, pour montrer un jour à son oncle son système génial. Il n'a même pas pensé qu'il faudrait rembourser un jour les entreprises lésées. Et surtout pas qu'il en serait considéré comme le responsable.
Avec à la clé, un compte bancaire à zéro.
Manu ne comprend rien, rien, et se frotte les yeux avec un air d'enfant ensommeillé.
En soupirant, Ostrali se lève et lui met la main sur l'épaule.
-"Tu es un triple idiot. Tu n'avais pas besoin de faire ça pour m'épater, tu sais ? Il y a longtemps que je t'admire."
Puis il se dirige lourdement vers la souillarde. Il doit faire part à la brigade de ce qu'il a appris. Et ça ne va pas être drôle pour Manu. Heureusement qu'il n'avait pas mis le compte à son nom, cette tête de piaf !
Pendant ce temps, l'article de Groloux est sorti, et les lecteurs se penchent à Paris sur le quotidien national.
-"Très vraisemblablement une organisation internationale de grande envergure". Voilà qui ferait plaisir à Manu, s'il l'avait sous les yeux et n'était pas si décomposé.
-"Impossible à détecter par les entreprises qui ont servi de couverture à l'extorsion". Voilà qui ferait plaisir à Monsieur Konami. S'il savait lire le français.
Dans sa souillarde, Ostrali sourit :
-"Ils n'oseront jamais dire que tout cela est l'œuvre d'un gamin ! "
***
Isabelle sourit en recevant le mail de réponse de Fumiko. Ecrit dans un français très correct grammaticalement, certes, mais aux tournures inusitées :
"Isabelle,la pauvre! Mais nous nous voyons après ce printemps, n'est-ce-pas?..."
Le message est vraiment gentil. Et Fumiko, reprise d'élans romantiques auxquels elle laisse peu de latitude dans son travail, lui souhaite le meilleur avec Brian, qui sera sans nul doute remis bientôt, peut-être demain... Irréaliste, mais ça fait tellement de bien!
Fumiko est quelqu'un qui fait rêver, se dit Isabelle. Une jeune femme sérieuse en diable dans son travail, presque vindicative parfois, et qui pourtant, quand on la connaît, engage irrémédiablement à rêver aux lendemains qui chantent, aux contes de fées et aux princes charmants. Prince charmant qui ne saurait être japonais, cependant, car Fumiko, très indépendante, refuse de se laisser dompter par une culture où la femme, souvent, reste encore assez soumise.
- "C'est ce qu'elle dit..." pense Isabelle à haute voix.
Car elle doute très fort que quiconque, de quelque pays du monde que ce soit, arrive un jour à mettre Fumiko en laisse. La culture japonaise n'est sans doute qu'un argument de plus pour masquer cette réalité-là.
Elle clique sur le bouton "répondre", et envoie un court message :
- "Dans trois semaines. Je t'emmène comme convenu dans ma maison du Sud-Ouest. C'est magnifique, tu verras. Je pense que ça te plaira."
Puis, avant de retourner à sa réunion du lundi, elle répond également à Ostrali, qui s'enquiert de sa santé et l'invite à passer à Delmas :
- "Je viens bientôt dans ton coin. Je serai accompagnée de mon amie Fumiko, dont je t'ai beaucoup parlé. Ca te dit qu'on passe une journée ensemble? Je connais une excellente ferme-auberge pas trop loin de Delmas. Le coin s'appelle "Ecoute s'il pleut"..."
*
Il s'avère que Monsieur Konami avait bien raison de choisir de ne rien dire. Parce que c'est exactement ce que tout le monde a fait. Et qu'à partir d'un certain nombre de réactions similaires, le choix de la masse devient le choix de la raison.
L'article de Groloux - qu'il a choisi de livrer, il faut le dire, la veille d'un long week-end de mai- a fait long feu. Pas de reprise dans les journaux télévisés, pas de relais sur internet, une brève mention sur France Info, le matin vers 9 heures...
Personne n'a mis de l'huile sur le feu. Il y en a plutôt certains qui ont mis de la cendre dessus.
Et Groloux, de façon inhabituelle pour un journaliste plutôt teigneux dans ses enquêtes, s'est laissé assez facilement convaincre de ne pas trop en faire.
Etonnant, non? Un Groloux qui fait "juste" son boulot, et pas une ligne de plus! Au point qu'Ostrali s'est même posé la question un instant. Mais, persuadé que Groloux, sans le dire, fait ça un peu pour lui, un peu pour Manu, Ostrali ne dit rien. Surtout.
En tout cas, peu d'entreprises ont porté plainte. A celles-là, on a dit que l'affaire était réglée, et qu'elle ne concernait qu'un tout petit nombre de cas. On a même fait l'étonné, quand le montant était important : ah bon? Ca atteint cette somme-là? Vous êtes vraiment sûr? Mais comment avez-vous pu laisser passer quelque chose d'aussi gros? Ca relève de la faute professionnelle!
Dans certains cas, les sociétés "fautives" - celles d'où le mail d'extorsion est parti -, ont fait un geste commercial et choisi de rembourser. Ou ont refusé, profitant de l'occasion pour se débarrasser d'un client peu rentable et exigeant.
Tout va bien.
Il ne reste qu'à retrouver l'argent, cette somme gargantuesques de millions de petites factures. Les brigades financières s'en chargent.
Mais Brian est toujours dans le coma. Et Ostrali et son équipe de multilinguistes retournent à leur travail.
C'est d'ailleurs ainsi, en lançant un programme de routine qu'il n'avait pas effectué depuis un bon moment, qu'Ostrali tombe sur des messages tout à fait désagréables à ses yeux sensibles.
Il regarde défiler les forums ados sélectionnés...Celui-là c'est un site sur le Donjon de Naheulbeuk. Typique de cet âge. Et voilà des messages de prise de rendez-vous... Rien d'inhabituel : les ados ont bien le droit de se rencontrer, non?
Sauf que... Un frisson dans le dos, Ostrali regarde le programme lui déverser, un par un, plus d'une centaine de sites ou blogs européens, pour adolescents. Ils ont tous été sélectionnés pour la même raison : dans des langues différentes, les mêmes structures de phrases réapparaissent à des fréquences anormalement rapprochées.
Ostrali en est persuadé : il vient de tomber sur un générateur automatique de messages de rendez-vous. Assez perfectionné pour s'insérer de façon plausible dans une conversation sur internet. Assez discret pour ne pas apparaître aux yeux de celui qui est censé inviter à la rencontre, mais seulement à la vue de celui qui ira.
Une sorte de "copie cachée invisible".
Un renard rusé qui se cache sous l'uniforme d'un bon copain.
V. SOUS LA TONNELLE
Installés sous la tonnelle, Ostrali et Groloux sirotent un léger pastis. Ce n'est pas que la boisson en question soit courante courante aux environs de Delmas. On y boirait plus facilement un verre de vin ou une prune. Mais il fait vraiment beau pour cette fin de mois de mai, et le pastis leur a soudain un petit air d'été.
Le vent passe dans les tilleuls, un loriot chante, jaune et leste.
Groloux, l'air toujours un peu bourru-bonhomme, écoute avec intérêt ce que lui raconte Ostrali.
- "Un générateur automatique de rendez-vous? Qu'est-ce que tu veux dire par là?"
- "Tout simple. A partir d'une sélection de site, le générateur intervient sur toute conversation de plus d'une demi-heure. Il reconnaît le langage. Il formate l'expression selon le type de sites : ados, adultes... C'est suffisamment bien fait pour passer une fois sur deux ou trois. Ca suffit."
- "Et personne ne se rend compte de rien?"
- "Non, c'est ce que je t'ai dit. Le rendez-vous à l'air d'émaner de... Paul, mais Paul ne voit pas la phrase s'afficher, ça fait comme un blanc".
- "Ok. Mais il donne rendez-vous où ton machin? Il ne trouve quand même pas l'adresse des gens,non?"
- "Pas vraiment. Mais la ville du destinataire a 80% de chances d'être bien identifiée. A partir de là, "devant la Mairie" ou "à l'entrée de la gare", c'est facile à écrire. Ca revient à l'émetteur fantôme. Le tour est joué."
- "Finalement, ce n'est qu'une question de statistiques : ça passe une fois sur deux, ça tombe juste à 80%..."
- "Oui. Ca ne marche pas à tous les coups. Regarde en attendant ce que je viens de capter".
Et Ostrali tend une feuille fraîchement sortie de l'imprimante. Avec une seule ligne dessus : "nombre de rendez-vous acceptés : 120".
Ce n'est peut-être pas beaucoup à l'échelle de l'Europe. Mais ce sont cent vingt enfants ou adolescents qui ont rendez-vous avec le diable ce soir...
Après le départ de Groloux, Ostrali reste un instant assis sous la tonnelle, le sourcil froncé.
Groloux lui a posé plein de question, mais il n'a pas senti chez lui, comme d'habitude, la passion du journaliste qui apprend chaque jour.
Groloux avait plutôt l'air... inquiet.
Et c'est bizarre... Il a surtout insisté sur les éléments qui permettraient au générateur automatique d'échapper à Ostrali. Il était surtout intéressé par ce qui permettait... d'éviter la traque.
- "Remarque, c'est peut-être normal", se dit Ostrali en se levant, les verres à la main.
Groloux s'intéresse au sensationnel, il voit peut-être un peu ça comme un remake du "Fugitif" : c'est la fuite qui fait le suspense de l'histoire...
Pour Ostrali, il n'y a rien d'aussi romanesque dans cette histoire-là. Il faut agir vite.
Après quelques manipulations, Ostrali réussit à forcer l'entrée des conversations sur les forums en question et à retrouver l'adresse mail des "invités" du jour.
Il n'envoie qu'un seul message, dans toutes les langues concernées :
ATTENTION - ON VOUS A PROPOSE UN RENDEZ VOUS
N'Y ALLEZ EN AUCUN CAS - DANGER DE MORT
Vérifiez auprès de l'ami(e) que vous croyez rencontrer
C'est du piratage, et ça peut créer des remous. Mais en attendant, les enfants seront prévenus.
Ostrali ressort un instant sur le pas de porte. Le loriot est parti. La nuit commence à tomber.
Il retourne dans sa souillarde. Il a beaucoup travaillé la nuit dernière. Il sent qu'il est sur le point d'aboutir.
C'est bien plus facile à décortiquer, vraiment moins bien fait que ce qu'avait réalisé Manu pour les fausses factures...
Ostrali attend, les yeux grand ouverts, devant son écran.
Dans un instant, il va trouver la source du générateur.
***
Au 17 place du Panthéon, c'est Ostrali qui intervient ce matin. Dehors, par les fenêtres, tombe un crachin gris qui fait briller la façade luisante du monument massif.
De la pierre, du roc. Froid comme cette journée. Glaçant comme l'exposé d'Ostrali.
- "Avec l'histoire des factures, c'est la première fois que nous avons à faire à des générateurs de messages qui transcendent les barrières nationales. Ils ne sont pas parfaits, mais leur adaptation aux subtilités des différents niveaux de langages sera sans doute très rapide..."
- "Disons que ce que tu nous décris n'est qu'une version bêta?"
- "J'en ai peur. C'est clair que c'est un test in vivo."
- "Mais pour que ça marche, ce truc-là, il faut une organisation, une logistique... A quoi ça sert de lancer des milliers de rendez-vous s'il n'y a justement personne à mettre en face de l'enfant qui viendra? Ils n'ont quand même pas des milliers de proxénètes pour les embarquer, non?"
- "C'est beaucoup plus simple, et beaucoup plus intelligent que ça..."
Et Ostrali raconte. Le site crypté qu'il a découvert. Les multiples sécurités à franchir avant de s'inscrire. Les pièges d'identifications et les demandes de parrainages.
Et enfin, le contenu.
Moyennant finances - et c'est très très cher - l'heureux élu anonyme du site Paideia bénéficiera de rendez-vous organisés dans la ou les régions de son choix.
Il aura la photo, le pseudo, peut-être le nom de l'enfant.
Il saura qu'il est couvert pour quelques heures : le petit ou la petite a dit avoir rendez-vous avec ... Paul, son meilleur copain. Et avec l'accent de la vérité, en le croyant vraiment.
Il pourra même faire semblant de venir à la place de Paul, dont il connaîtra le pseudo, le surnom ou peut-être même le nom. Ce sera tellement plus facile qu'une rencontre à l'aveuglette, et tellement plus excitant de venir chasser un gibier si vulnérable, mais pas encore acquis...
A partir de là, ce qui va se passer... Paideia n'en est pas responsable, bien sûr?
- "Et pour aller au rendez-vous?"
- "Il n'y a qu'une chose à faire. Cliquer sur le bouton ACCEPTER."
Pour l'instant, il est décidé de mettre Paideia est sous surveillance. Fermer le site ne servirait à rien, sans avoir identifié les commanditaires ni les utilisateurs.
***
Petit à petit, avec de multiples difficultés, l'équipe de Multilingual va arriver à identifier les adresses IP de certains ordinateurs fréquemment connectés à Paideia. C'est très dur. Les écrans, caches et pièges sont multiples.
Mais la liste s'élargit.
Les fournisseurs d'accès sont obligés de livrer les noms et adresses des utilisateurs concernés.
Ordinateurs de bureaux, connectés d'une banque ou d'une compagnie d'assurance.
Ordinateurs personnels, de Berlin, Londres ou Paris...
Liste de noms.
Dont un qu'Ostrali connaît bien.
François Groloux.
***
Un Manu en cours d'interrogatoire et un Groloux sous surveillance!
Quand il sort du point d'étape de Multilingual - visioconférence à Delmas, en direct de la souillarde - Ostrali est effondré.
C'est comme si son univers affectif tombait en morceaux d'un seul coup.
Depuis Lucille, Ostrali a grandi, bien sûr. Il a eu des femmes. Et même pas mal de femmes. Il est séduisant. Mais Ostrali ne s'est jamais attaché à elles. Sans jamais se demander pourquoi, d'ailleurs.
Ostrali a sa mère, qu'il appelle souvent. Sa soeur, qu'il voit parfois. Des amantes, qui le relancent de temps en temps. Et puis des amis.
Et surtout, il s'en rend compte maintenant, Manu et Groloux...
Son ordinateur émet la sonnerie de Big Ben, en plus doux : Hartmund lui envoie un petit message de soutien :
- "Dis donc, tu es dans l'oeil du cyclone, on dirait? Toi, tu es tranquille, mais tous ceux qui t'entourent sont dans la tourmente..."
Finalement, Ostrali ne sait pas bien s'il s'agit vraiment d'un message de soutien. Hartmund voudrait lui dire qu'il porte la poisse, qu'il ne s'y prendrait pas autrement, n'est-ce pas? Ou peut-être est-ce un moyen de lui dire de faire attention à lui?
Le téléphone sonne. C'est Manu.
- "Allô? Je reviens demain!"
Ostrali n'en croit pas ses oreilles.
- "Ils t'ont relâché?"
- "Oui... Ils ont fini par me croire quand je leur ai dit que je ne savais vraiment pas ou l'argent était passé... Ou alors ils ne m'ont pas cru, mais ils vont me surveiller... En tout cas, devine!?!"
Ostrali imagine Manu en train de faire un clin d'oeil.
- "Quoi?"
- "Il m'ont proposé un contrat!"
- "Nooon..."
L'étonnement d'Ostrali est à moitié feint. C'est un peu tôt, mais c'est ce qu'ils avaient de mieux à faire vis-à-vis de Manu.
- "Ouais! Ils ont dit que c'était le meilleur moyen de me garder à l'oeil!"
Et Ostrali, soulagé, pousse un soupir inconscient. Il s'est quand même inquiété pour son Manu. Maintenant, il n'y a plus que Groloux... Groloux! Qu'est-ce qui lui a pris de s'inscrire sur Paideia?
***
Stage Multilingual!
Manu en a déjà plein le dos de retourner à l'école.
D'abord, parce que son imaginaire de pirate se satisfait mal de gratter du papier. Il se sent mieux sur écran.
Et puis surtout, parce qu'il se rend compte qu'il y a des choses sur lesquelles il va devoir pas mal travailler. Des choses qu'il n'aime pas tant que ça.
Les langues d'abord. Manu n'en parle que trois : le français, l'anglais, l'italien. Pour les factures, il avait fait appel à des copains plus doués que lui...
Pour un multilinguiste, c'est proprement ridicule. C'est pour ça qu'on ne l'a pris qu'au titre de "soutien technique". Manu aidera Ostrali, et les autres, dans leurs traques. En gros, il fera ce qu'il faisait déjà. Mais il sera payé pour.
Manu sourit machinalement :
- "Trop de la boulette!", s'écrie-t-il à haute voix.
L'instructeur policier de Multilingual lève les sourcils. Il a l'habitude des petits génies aux grosses chevilles, mais ce n'est pas une raison pour se faire marcher sur les pieds dès la première séance.
Par vengeance, il tend à Manu l'énorme cahier de procédures qu'il va devoir ingurgiter.
Que faire en cas d'alerte grave. En cas de piste. En cas de soupçon. En cas de suspicion.
a)...b)...c)
Trois cent pages de schémas d'actions, de cas et de sous-cas. Au niveau national, européen, mondial. Avec les bases où saisir les événements,ainsi que les codes, les abréviations. Ca va le calmer ce petit!
C'est le cas. Manu regarde d'un air désespéré l'énorme tas de feuilles et s'enferme dans une bouderie mutique.
***
Dans les couloirs du Queen Street Hospital, tout est calme ce matin.
Dans sa chambre, Brian Dow dort, ou rêve. Ou tout simplement ne sait plus qu'il existe. Même si les fonctions vitales ne semblent pas atteintes, Brian ne se réveille pas. Les médecins attendent. On ne sait pas.
Alison Rodger, infirmière au Queen Street Hospital depuis quinze ans, prend son service. Elle se change, enfile son uniforme, lit les consignes concernant certains malades. Mr Dow... Etat stationnaire. Elle doit passer relever les différents instruments de monitoring.
Alison ouvre la porte de la chambre de Brian, sans faire spécialement attention. Pas de sourire à afficher, pas de "Good morning" à dire. Brian Dow dort... Elle entre le nez baissé.
C'est alors qu'elle est soudain bousculée, quasiment renversée, par un jeune homme en jeans. Il part en courant.
L'infirmière Rodger inspecte la chambre : apparemment rien de dérangé. Elle s'approche des appareils: un léger bruit attire son attention. Flic! Une goutte. Une autre. La poche de sérum coule, ça tombe par terre.
Elle s'approche et l'examine de plus près. Juste au-dessous du niveau du liquide, un minuscule trou. Une piqûre d'épingle. Ou de seringue...
Alison ne perd pas une seconde. Elle bloque le dispositif, arrache la poche, en prend une autre et la met en place.
Elle sait que le malade a été victime d'un sabotage. La surveillance policière vient juste d'être levée. Elle avertit sa hiérarchie. Remet, pour analyse, la poche incriminée.
Les résultats arrivent dans la soirée : empoisonnement. Une demi-heure de plus, et Brian ne se serait jamais réveillé.
L'agent Burns, ce soir, retournera garder sa porte.
***
- "Brian?"
Isabelle, les larmes aux yeux, raccroche le téléphone. Dès qu'il a eu l'information, Ostrali a pensé à elle.
Isabelle pose ses mains sur le bureau, et y appuie son front. Depuis ce voyage à Tokyo, rien ne va plus. Son petit monde s'écroule. Elle ne se remet pas de cette agression, qui pourtant ne lui a pas laissé grand souvenir. Et maintenant, Brian, son Brian, que l'on veut achever?
Son spécialiste des mots et de la linguistique? Quoi de plus inoffensif?
Machinalement, elle sort de son portefeuille la dernière chose reçue de son ami : ce post-it jaune, avec son curieux bonhomme qui sourit. On dirait qu'il lui fait un clin d'oeil.
Isabelle esquisse un petit rire, qui se termine par un sanglot. Derrière le post-it, qu'elle retourne machinalement, un petit mot au crayon qu'elle n'avait pas remarqué :
"Ostrali : 06 15 21 25 91."
Pourquoi, se demande-t-elle? Brian a-t-il noté ce numéro machinalement? Voulait-il qu'elle appelle Ostrali.
- "C'est idiot", se dit-elle, "je ne le connaissais pas encore à l'époque! Pourquoi aurait-il voulu que je le rencontre?"
Et Isabelle remet avec soin le petit bonhomme souriant dans son portefeuille. C'est le seul qui sourit, ces temps-ci...
***
Ostrali, ce soir, est très mal à l'aise. Groloux l'a appelé. Il vient dîner.
- "Qu'est-ce que je vais lui dire?"
Ostrali tourne en rond. Groloux fait l'objet d'une enquête. Il n'a pas le droit de lui en parler. Mais comment passer une soirée entière face à un ami - ou un ancien ami - en sachant qu'il représente peut-être tout ce que l'on a toujours détesté?
Comment lui parler sans rien dire? De quoi parler?
- "Ca va être gai..." soupire Ostrali.
Mais quand Groloux arrive, deux heures plus tard, il trouve un Ostrali jovial et en pleine cuisine.
Pommes de terres aux lardons.
Bon vin.
Pain perdu.
Rien que de la cuisine légère, comme Groloux l'entend.
Ostrali s'est fait une raison : il doit y avoir une explication. Pas Groloux. Pas lui.
Et si jamais... Et bien raison de plus pour ne rien laisser soupçonner. Ostrali refoule le doute dans un coin de son cerveau, bien profondément.
- "Alors", dit Groloux, ce générateur de rendez-vous?"
Il a l'air intéressé, voir passionné. Ostrali esquive :
- "Oh... C'est dur. Impossible de trouver la source. Leur technique est vraiment au point. Ils sont très forts."
- "Zut!" . Groloux a l'air vraiment déçu.
- "Tu es sûr qu'ils sont vraiment indétectables?", continue-t-il.
- "Oui. Pour le moment."
Groloux a l'air énervé. Serait-il inquiet? Impossible à dire.
- "Pourquoi est-ce que ça t'intéresse tant?"
- "Ostrali...". La voix de Groloux est teintée d'une nuance de reproche."C'est évident! C'est une enquête extraordinaire! De l'envergure de celle sur le réseau H! Je ne veux pas laisser passer ça..."
Un partout, balle au centre. Groloux cherche des informations. Ca le rend suspect aux yeux d'Ostrali. Et pourtant, se dit Ostrali en baissant les yeux sur Fili, qui vient de se frotter à sa jambe... Pourtant, c'est son métier de poser des questions.
- "Vous savez si ça a déjà marché, ce système de rendez- vous?", s'enquiert le journaliste.
-"Oui. Hier, une fille a réussi à s'échapper après qu'un homme l'ait enfermée dans sa camionnette. Elle croyait rencontrer son amie Astrid, devant la Mairie de Talence... Elle a eu le courage de s'enfuir tout nue, en sautant en route. Si elle avait eu plus de pudeur, elle ne serait probablement pas là aujourd'hui."
***
Fumiko, ce matin tôt, arrive chez Kitamoda.
Il pleut légèrement : elle sort de son sac son parapluie ultraléger, tout en plastique transparent. Il n'y a qu'au japon qu'on en trouve de si pratiques. Minuscule plié, à se faire oublier presque aussi facilement qu'une trousse de maquillage...
Le temps est gris mais doux, les cerisiers ont fini de fleurir depuis un moment.
Fumiko marche dans les petites rues, en suivant avec attention la bande latérale blanche qui marque l'emplacement réservé aux piétons. On conduit à gauche au Japon. Mais dans les petites rues qui mènent chez Kitamoda, là derrière la grande avenue d'Omote-Sando, les voitures sont de toutes façons au milieu.
Aucun immeuble ne dépasse deux étages ici, même s'ils sont presque tous très récents. Kitamoda ne fait pas exception à la règle,et cela lui donne une ambiance familiale et sympathique. Cette maison d'architecte, cubique et en béton gris, se révèle curieusement accueillante dès le premier abord.
Fumiko est d'excellente humeur : dans une semaine, elle part en France. Cela lui donne l'énergie d'accomplir ses dernières taches, d'organiser son absence, afin qu'aucun membre du personnel n'en souffre.
S'assurer que toutes les notes de frais ont été payées. Transmettre les mots de passe pour approuver les demandes de vacances... Tant de petites choses nécessaires, qui s'ajoutent les unes aux autres.
Juste avant d'entrer dans l'immeuble, Fumiko se souvient qu'elle a oublié de dire quelque chose à sa mère. Au sujet d'une invitation. Elle glisse machinalement la main dans son sac : zut, elle a oublié son portable! Ce n'est pas grave, elle appellera du bureau, dans deux secondes.
Fumiko pose son sac, s'installe, entrouvre sa fenêtre car il fait chaud malgré la pluie. Elle appelle sa mère. Puis se dit qu'elle va avoir besoin d'un portable, cet après-midi. Elle a des rendez-vous à l'extérieur. Elle va voir Mamiko et lui demande après l'avoir décemment saluée :
- "Est-ce que je peux prendre le portable de service, celui que vous prêtez aux invités?"
- "Bien sûr..."
Mamiko, toute petite, part en trottinant, puis lui rapporte le portable qu'elle tend en s'inclinant. Fumiko s'en saisit.
Rentrée dans son bureau, Fumiko vérifie le niveau de batterie, branche le portable. Puis machinalement regarde les messages. Il y en a un. Pourtant, Mamiko vient de lui dire que ce portable n'a pas servi depuis le départ d'Isabelle...
Etonnée, elle compose le numéro de la messagerie, approche son oreille de l'écouteur. Et entend une voix rauque, comme étouffée, parler en anglais avec difficulté :
- "Isabelle, c'est Brian... Appelle Ostrali... parle lui du post-it..."
Puis la communication est brusquement coupée. Fumiko entend juste la voix synthétique annoncer : pour réécouter votre message, tapez 1...
***
L'enquête Paideia piétine.
Ou plutôt avance avec beaucoup de prudence.
Jusque là, aucun des utilisateurs du site n'a été inquiété. Les messages d'alerte d'Ostrali utilisaient la même technique que le générateur de rendez-vous : ils ne sont apparus qu'à l'ado visé, et à lui seul. En théorie, personne n'a de soupçon.
Mais les enquêteurs veulent réaliser un vaste coup de filet. Pas question de n'arrêter qu'un seul dévoyé en mal de sensations fortes, et que cette information soit reprise dans les journaux, pour que les autres, prévenus, s'enfuient comme des lapins. L'opération est en train de se mettre en place au niveau européen. C'est pour le 2 juin.
Pendant ce temps, Ostrali se morfond, Fili sur les genoux.
Il surveille les forums, les "chats" couverts par Paideia. Il envoie systématiquement des messages d'alerte aux enfants qui n'auront pas rendez-vous le 2 juin.
Il totalise : déjà trois cent douze rendez-vous prévus pour cette date. La moisson risque d'être bonne.
Ostrali est nerveux, inquiet. Brian ne va pas mieux, Groloux l'inquiéte... Seul Manu reste égal à lui-même. Pour l'instant, penché sur sa PlayStation Portable, il joue comme un gamin de onze ans.
- "Tu ne veux pas aller faire un tour?"
Manu, le nez dans son jeu, marmonne :
- "Non, non..."
Alors, Ostrali se lève seul, et va respirer l'air au milieu des vignes. Le crépuscule approche. Il distingue deux vers luisants dans les feuilles.
Quand il revient, un peu rafraîchi, Manu est penché sur l'écran qui comptabilise les rendez-vous :
- "Tu as vu qui sera là le 2 juin?"
Soudain inquiet, Ostrali s'approche d'un seul mouvement. Et lit, en fin de liste, une adresse IP : 332.342.111. Elle identifie l'ordinateur de quelqu'un qu'il connaît bien.
Le 2 juin, Groloux sera au rendez-vous.
Ostrali décide que lui aussi.
Le 2 juin à 18 heures.
Devant la gare de Maubeuge.
***
Fumiko est tout joyeuse ce matin. Premier jour de vacances. Elle sort de sa pièce à tatami, s'habille d'un jean délavé. Au diable le bureau! Fumiko est toute à son départ.
Son énorme valise à roulette est prête : de quoi s'habiller pour trois semaines, changer de chaussures deux fois par jour, une robe du soir au cas où, des tailleurs...
Il est probable qu'Isabelle lui dirait de ne prendre que deux jeans, quatre T-shirts et une paire de chaussures de marche. Mais quand elle revient chez elle, dans le Sud-Ouest, Isabelle est plus souvent dans la vigne ou les bois que dans les grands restaurants. Fumiko, elle, réalise en ce moment le rêve de sa vie.
Elle hésite, rouvre la valise, rajoute des sous-vêtements coquins. Ce n'est pas qu'il lui aient jusque là été d'une grande utilité, mais bon... Si jamais le prince charmant passait! On ne peut quand même pas le recevoir en slip coton...
Fumiko lisse ses très long cheveux noirs, les attache en une queue de cheval lâche. Elle rêve.
Isabelle lui a déjà dit qu'elle va rencontrer Ostrali, le célèbre "voyant du net".
Excitant! Comme beaucoup de japonaises, Fumiko, sans être frivole, aime bien les grandes marques et les célébrités.
Elle relève ses yeux noirs, très finement bridés, et considère de nouveau son billet. Elle arrivera à Paris-Roissy. Le 2 juin à l'aube.
VI. A MAUBEUGE
14h37, le 2 juin. Gare du Nord.
Ostrali et Manu s'avancent vers le quai n°8. Voilà le train de 14h37 pour Maubeuge. Un gros vieux train vert-gris, poussiéreux. On voit que la ligne ne fait pas partie des destinations exotiques privilégiées par la SNCF. Ni du tracé des luxueux nouveaux TGV.
Ils s'installent dans un wagon. On dirait qu'il n'y a pas un chat dans le train. Enfin si. Une. Une petite minette qui entre dans leur compartiment et leur dit :
- "Je peux m'installer avec vous? Parce qu'au fond il y a un type bizarre, j'ai un peu peur."
Forts de leur apparence réconfortante, les deux hommes prennent un air aimable et lui disent de s'asseoir. Tant pis. Ils iront discuter de l'enquête au bar.
Le train démarre. Ostrali et Manu partent en quête, reviennent déçus. Il n'y a ni bar,ni vente ambulante. Encore moins de distributeur. Pas de location de DVD, pas de journaux... Décidément, ils ont trop l'habitude de prendre le TGV. Ils sont devenus imprévoyants.
De guerre lasse, ils finissent par s'endormir, tandis que les fenêtres déroulent le paysage industriel le plus monotone qui soit. Deux heures de train. Ce n'est qu'en gare de Maubeuge qu'ils se réveillent, pâteux et un peu désorientés. Il est 16h49.
Autour de la gare, à Maubeuge, il n'y a rien. Enfin presque rien.
Pas de taxis : il n'y aurait pas assez de voyageurs pour les faire travailler. Pas de café dans l'environ immédiat. Une jeune femme, jolie, mais aux yeux cernés de ceux qui manquent d'argent, passe avec ses deux gamins.
Encore une heure avant le rendez-vous. Ostrali et Manu n'ont pas prévenu les enquêteurs qu'ils venaient. Ca leur aurait sûrement été refusé.
Ils décident donc de s'éloigner un peu de la gare. Dans les environs, il n'y a que deux foyers de vie sociale : le siège de la Sécu, et celui de l'A.N.P.E. Ainsi que quelques magasins de chaussures à bas prix.
Ils finissent par s'installer au MacDo, devenu ici un antre de la misère cachée. C'est moins cher qu'à Paris. Mais totalement déprimant. Cette ville exsude la tristesse de ceux qui ont vécu des jours meilleurs. Que peuvent y faire les jeunes, à part aller traîner de droite à gauche?
A 17h55, ils sont de nouveau devant la gare.
Il y a davantage de monde, mais difficile de dire qui là-dedans est enquêteur, flic en civil, passant...
Trois ados, un garçon et deux filles, ont l'air d'attendre. Ostrali sait que c'est une fille qui a rendez-vous ce soir. Lolly, d'après son pseudo.
Le temps passe. Le garçon grimpe dans une voiture qui vient d'arriver : sa mère est venue le chercher à la gare.
Dix minutes plus tard, l'une des jeunes filles part avec un garçon de son âge, bras dessus bras dessous. Ils vont faire la fête : il l'invite au MacDo, justement.
Ce doit être Lolly qui attend encore: blonde, un bandana rose sur les cheveux. Rondelette et mignonne. Lolly s'impatiente, regarde sa montre. Elle va et vient sur le trottoir. A dix-huit heures vingt cinq, elle sort son portable et essaie d'appeler quelqu'un. Echec, apparemment.
A 18h30, Lolly décide de partir.
Ostrali souffle. Groloux n'est pas venu. Ils lèvent la surveillance.
Le train de 18h53, pour retourner sur Paris Nord, est encore plus triste qu'à l'aller. Il est sombre, peu éclairé à l'intérieur. Les loupiotes électriques du compartiment qu'ils choisissent commencent à clignoter au bout d'un instant. Ostrali et Manu changent de coin.
Prévoyants cette fois-ci, ils se sont munis de journaux, magazines. Manu a même trouvé le dernier "One Piece". Son manga préféré. Ils ne font pas attention à grand chose, le temps passe vite.
Le train s'arrête à Paris Nord dans un grincement strident.
C'est sur le quai, en direction du métro, que Manu se retourne brusquement et attrape le bras d'Ostrali :
- "Tu as vu le type là-bas? J'ai cru que c'était Vivien!"
Ostrali se retourne et entrevoit juste une silhouette qui s'éloigne. Celle d'un homme en jean. Il tient par la main une fille, pas très grande. On dirait qu'elle a un bandeau rose sur la tête.
A la même heure, Fumiko, émerveillée, découvre Paris. Elle est arrivée très tôt ce matin chez Isabelle, qui l'attendait dans son appartement tout rangé pour l'occasion. Elles ont, dès que l'heure l'a rendu possible, goûté à un petit déjeuner parisien : croissants, confiture, tartines et café. Elles ont dormi un peu. Puis visité Le Louvre.
Il fait nuit, maintenant, et elles se baladent entre l'Arc de Triomphe du Carroussel, la Galerie Vivienne, les passages couverts. Elles parlent : de la vie, de Brian, des projets de Fumiko, toujours très professionnels. Du passé de Paris, qu'Isabelle connaît bien. Elle est très cultivée, et fait partager à Fumiko son amour pour certains linteaux de portes, certains entourages de fenêtres, anciens, sculptés, chargés d'histoire.
-"Nous partirons jeudi à Lalinde?" dit Isabelle.
Ca laisse à Fumiko une semaine pour visiter Paris. Et elle pourra y rester au retour, aussi. Elle acquiesce.
- "Nous déjeunons avec Ostrali Neuvicq vendredi midi..."
Fumiko souhaite en savoir plus sur le fameux "voyant du net". Elle a déjà préparé son appareil photo. Isabelle lui raconte ce qu'elle sait. Et extrapole, à partir de là, le vrai métier de Brian, celui qu'il lui a caché. Celui des recherches et enquêtes policières...
Fumiko sursaute d'un seul coup. Toute à sa joie, elle avait complètement oublié le message de Brian :
- "Il t'appelait. Il avait l'air essoufflé, ou fatigué. Il a dit quelque chose de difficile à comprendre : parlé d'Ostrali, et du post-it."
- "Du post-it?"
- "Oui, c'était ça. Il fallait montrer le post-it à Ostrali.
*
- "Opération réussie à 99%!"
Dans la salle de réunion de l'Hôtel des Grands Hommes, le responsable de l'enquête Paideia affiche un air réjoui. Il présente le bilan de l'opération : arrestation des personnes prises en flagrant délit d'enlèvement, identification des principaux responsables de Paideaia, dont certains opèrent malheureusement à partir de l'Europe de l'Est. Saisie de nombreux carnets d'adresses, permettant de voir comment le réseau Paideia s'est constitué. C'est un succès.
- "C'est quoi le 1% d'échec?"
Eudo, nonchalant comme à son habitude, pose la question qui dérange.
- "On n'a pas pu mettre la main sur l'équipe de techniciens, les concepteurs du générateur. Et puis on a perdu une adolescente." Le responsable baisse les yeux et regarde ses ongles.
- "Perdu une adolescente?". Ostrali a quasiment crié, tant l'idée lui est insupportable.
- "Oui, Monsieur Neuvicq. Une certaine Florence Milas, qui n'est pas rentrée chez elle après son rendez-vous. Il était à la gare de Maubeuge. On vous y a vu, d'ailleurs...?"
Un long silence se fait, tandis qu'Eudo, Hartmund, Knopfles et les autres se retournent lentement vers Ostrali et Manu.
- "Je voulais être sûr pour Groloux..."
Ostrali marmonne, pas très à l'aise. Manu est secrètement content. Après tout, ça fait du bien de voir aussi le tonton dans la panade, non?
- "J'entends bien! Seulement nous n'avons pas besoin que l'ensemble des équipes viennent vérifier la qualité de notre travail! En plus vous auriez pu être reconnu! Vous l'avez peut-être été!"
- "Par qui?", grommelle Ostrali.
- "Par n'importe qui, Monsieur Neuvicq! Je vous signale que vous avez eu les honneurs de la presse, et que grâce à François Groloux précisément, la France entière connaît votre visage!"
Ostrali rougit et rentre dans sa coquille. L'enquêteur a raison. Ca aurait pu faire une grosse boulette... Il se dit même que ça en a peut-être fait une, quand il entend la suite.
- "Nous avons perdu la trace de la jeune fille dans les toilettes d'un café, pas loin de la gare. Un taxi reconnaît l'avoir conduite, accompagnée d'un homme jeune, jusqu'à la station qui précède Maubeuge. Elle a été vue dans le train qui retournait sur Paris. Le dernier. Celui de 18h53."
C'est donc par un parisien que l'adolescente a été enlevée. Ou en tout cas quelqu'un qui retournait à Paris. Par quelqu'un qui avait peut-être pris le même train qu'eux à l'aller...
***
Dans la cave où son ravisseur l'a enfermée, Florence pleure. Elle est jeune. Faible aussi. Sans la rage, sans la haine qui pourrait l'aider à réagir. Elle est effondrée.
C'est un pavillon de banlieue. Pas loin de Paris.
L'homme a pris sa voiture à la Gare du Nord. Florence a même essayé de mémoriser la plaque minéralogique. Mais elle a une mauvaise mémoire. Elle était terrifiée. En deux minutes le numéro est sorti de sa tête.
Il a fait tout le trajet en gardant son espèce de grenade sur les genoux. L'arme qui lui a servi à l'emmener. Il avait dit qu'il ferait sauter tout le monde, et elle avec, si elle ne le suivait pas. Ca a marché.
En haut, elle entend ses pas. Il va, vient. Elle retient son souffle. Puis elle l'entend redescendre, et cela la paralyse. Il ouvre la porte, entre en souriant presque.
- "Viens ici!", l'homme prend soudain une physionomie beaucoup plus dure, tendue.
Florence ne peut pas bouger. Elle n'y arrive pas. Rien ne répond.
La seule chose en mouvement chez elle, se sont les larmes qui commencent à couler sur ses joues.
Il s'approche d'elle et l'attrape par les cheveux. Elle tombe à genoux.
***
Dans la cuisine d'Ostrali, l'ambiance est lourde.
Manu sait qu'Ostrali supporte très mal ce genre d'échec. Et qu'à l'idée de savoir cette enfant aux mains d'un pédophile, même si ça arrive tous les jours, Ostrali est en train de tomber malade.
C'est qu'Ostrali se sent coupable. Il était là. Ou du moins pas loin. Il aurait du empêcher ça.
Ostrali revient plus de vingt ans en arrière. Et se retrouve face à une Lucille si blonde, aux sourcils noirs, qui lui dit gravement :
- "Il est méchant"...
Ostrali sursaute et lève son front de ses avant-bras. Il s'est endormi. Mais ça ne va pas mieux au réveil, au contraire. Il a la nausée.
Manu voudrait faire quelque chose pour lui. Il l'attrape par l'épaule.
- "On n'a qu'à appeler Groloux!"
- "Tu es fou! On a déjà enfreint les consignes! On va se faire laminer!"
- "S'il n'est pas venu au rendez-vous, c'est peut-être qu'il n'y est pour rien..."
- "S'il n'y est pour rien, pourquoi s'est-il inscrit sur Paideia?"
- "Ce n'est peut-être pas lui..."
- " Qui alors?"
- "Quelqu'un qui le connaît..."
Ostrali marche de long en large, laissant Fili perplexe devant cette démarche inusitée.
Il hésite. Mais tout lui dit que Groloux ne saurait être coupable. Ce n'est pas possible.
Groloux qui aime les femmes classiques, cultivées, voire sophistiquées. Comment irait-il s'encombrer d'une adolescente mal dégrossie, qui accroche des posters de la chanteuse Lolly sur le mur de sa chambre, et prend son nom pour pseudo? Rien ne cadre.
Ostrali décroche son téléphone et appelle le journal. On lui répond que François Groloux est absent. Il couvre un pèlerinage en Italie, suite à un miracle présumé. C'était prévu de longue date. Il sera là demain.
Ostrali raccroche et étouffe un rire. Le sybarite Groloux en train de suivre un pèlerinage, on aura tout vu!
Mais en tout cas, une chose est sûre : il n'a pas pu fixer un rendez-vous à Maubeuge. Un autre l'a fait.
***
Au Queen Street Hospital, devant la chambre de Brian, l'agent Burns baille à s'en décrocher la mâchoire.
Il a fini sa lecture du Sun, et maintenant il ne lui reste pas grand chose à faire. Il revient un instant sur la fameuse "page 3", convient qu'effectivement, la demoiselle topless de la photo est vraiment bien roulée aujourd'hui. Il a lu l'horoscope, les programmes télé...
L'agent Burns en a vraiment assez d'être coincé sur cette surveillance. Encore, s'il pouvait discuter un peu avec le malade, lui tenir compagnie... Tu parles! Ce type a ouvert les yeux deux fois en deux mois! Ca limite la conversation.
La nurse Rodger n'est pas là non plus. C'est dommage, elle est gentille. Et puis souvent elle lui apporte un petit café...
Mr. Burns se dit qu'un café, c'est vraiment ce qui lui manque.
Le distributeur n'est pas si loin que ça , à l'autre bout du couloir du bâtiment B. Cinq minutes de distance.
Burns se lève nonchalamment, regarde à droite à gauche, puis se dirige vers le coin boissons. Son pas est tout ankylosé.
Au bout du couloir, il y a la queue au distributeur : un groupe d'internes discute joyeusement. Le temps que chacun se serve, c'est bien dix minutes que l'agent Burns a perdu.
Il revient d'un pas un plus pressé : il est consciencieux et n'a pas l'esprit tranquille.
C'est en tournant l'angle du petit couloir qu'il voit une femme pousser la porte de la chambre de Brian. Elle essaye d'entrer.
L'agent Burns pousse un cri et s'élance en courant. Apeurée, elle se retourne et le fixe un instant. Il a le temps d'apercevoir un visage de chat, triangulaire, des cheveux blonds et des sourcils très noirs.
La femme s'enfuit. Elle court très vite.
***
La petite Florence est roulée en boule dans le noir. Contractée et pourtant amorphe. Elle regarde le mur en face d'elle, sans le voir.
Le viol lui a créé un tel choc, déchirant son monde d'enfant d'un seul coup, qu'elle a le sentiment de ne plus exister. D'être sans nom, sans identité. Avec juste, au milieu, quelque part dans sa poitrine, une petite lueur qui lui rappelle qu'elle est en vie. C'est pour cela qu'elle est en boule. Pour la garder au chaud.
Le plateau-repas déposé en face d'elle ne la tente pas. Ca a l'air bon pourtant : une pizza, une salade, du gâteau... Exactement ce sur quoi Florence aurait sauté il y a peine quelques jours.
Mais Florence ne peut pas manger. Elle a faim, pourtant. En tout cas, elle sent qu'une autre partie d'elle a faim, s'affaiblit et qu'il faudrait la nourrir.
Mais c'est impossible. Florence ne peut rien laisser entrer à l'intérieur de son corps. Tout ce qui y pénètre va la salir. Elle ne mange plus, et se conserve ainsi un peu de pureté.
L'homme ouvre la porte de la cave. La colère envahit son regard quand il voit le plateau, intact.
- "Mais tu vas manger, espèce de petite conne?"
Il s'avance rapidement, mais Florence ne réagit pas. Il a peur.
Séquestrer une fille, c'est une chose. Cacher une morte, c'est bien plus difficile, quoi qu'on en pense.
Il s'est un peu frotté à la police, et il sait que les morts ressortent toujours. On peut toujours relâcher une gamine, et se dire que, terrorisée, elle vous couvrira de peur que vous ne la retrouviez. Morte, elle parlera. C'est sûr. Et vous enverra à perpète. Là où elle est déjà.
L'homme saisit un morceau de gâteau et essaye de l'enfourner de force dans la bouche de l'enfant. Rien ne rentre. Les mâchoires sont si contractées qu'on les croirait en métal.
- "Avale!!!"
Pas de réponse. Perdant ses moyens, il lui assène un coup sur le visage. Sa pommette éclate. Elle n'a pas poussé un cri.
Florence s'évanouit de faiblesse. Elle s'éloigne de ce monde d'horreur. La petite lumière chaude, là près de son estomac, s'estompe doucement.
Sans le savoir, elle s'engage sur le sentier de la mort. Il n'a pas l'air si désagréable.
Sans le savoir, elle est en train de gagner.
***
Fumiko est au comble de la joie. Bardée de sacs Vuitton, elle avance péniblement dans le métro. Ses longs cheveux lui retombent dans les yeux.
Elle monte dans la rame, et range sagement sous la banquette ses pieds ornés de fines sandales neuves. Ses pieds en mi-bas noirs. Ca fait bizarre ici, mais pour une japonaise, habituée à se déchausser même en entrant dans de grands restaurants, il serait indécent de montrer des pieds nus et poussiéreux.
"C'est pas tout de suite que je vais la voir traîner pieds nus en Birkenstock...", se dit intérieurement Isabelle, assise à côté d'elle. Mais elle a elle-même eu tant de mal, à Tokyo, avec ses bas français qui se trouaient comme un rien, et ses chaussures dont le cuir déteignait sur les orteils, lui donnant l'air d'être une crasseuse accomplie! Chacun ses habitudes.
Isabelle sourit devant la joie de Fumiko.
Elles auront bientôt terminé l'ensemble du parcours imposé : toutes les boutiques de luxe y sont passées.
***
Dans l'avion Rome-Paris, François Groloux, comme bien souvent, continue de râler tout seul.
Contre l'assistante du bureau, en particulier, qui lui a pris un vol au départ de Ciampino. L'ancien aéroport militaire, d'où partent les charters. Mal desservi, à plus d'une heure de taxi du centre-ville.
Tous les voyageurs "professionnels" connaissent bien l'importance de choisir le bon aéroport, la bonne gare, l'hôtel facile d'accès qui vont vous éviter des heures de galère... et des frais en plus.
Il serait parti de Fiumicino, un bus direct, climatisé et pas cher l'y amenait. Le vol aurait peut-être coûté 100 € de plus. Là, il en a eu pour 180 € de taxi, payés de sa poche, et que le journal va mettre deux mois à lui rembourser.
En plus, avant de partir, il a oublié de ne faire je ne sais quelle manipulation sur son portable. Résultat : impossible d'écouter sa messagerie. Dans son travail, c'est un vrai problème.
C'est pour cela, qu'en cachette et au mépris de toutes les règles, Groloux ouvre son portable a peine entré dans l'espace aérien français. Evidemment, l'appareil émet à l'allumage une sonnerie stridente, qui fait se retourner tous les passagers. Groloux n'a jamais pris la peine d'apprendre à personnaliser les sons de son outil de travail.
Il se plie en deux sur son siège, et écoute ses messages. Tiens! Arrive un sms d'Ostrali. C'est urgent. Ils doivent se voir, à Paris ou à Delmas, et cela dès que possible. Il n'en dira pas plus par téléphone.
***
Sous la charmille, Ostrali et Groloux discutent.
François vient d'arriver. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, l'explication n'est pas orageuse. Si Groloux tempête en général, c'est contre les affres de la vie quotidienne. Là, en apprenant qu'il a été soupçonné, y compris par Ostrali, il se tait. Il a presque les larmes aux yeux.
- "Vous avez sérieusement pensé que c'était moi?"
- "Qu'est-ce que tu voulais qu'on fasse? Ca vient de ton ordinateur!"
Groloux explique que ça ne veut rien dire. S'il trimballe partout son ordinateur portable, il lui arrive aussi de le laisser au bureau toute une journée. En plus, il n'y a pas mis de mot de passe. Après, il faut les changer trop souvent, et ils les oublie à tous les coups.
- "Qui y a eu accès?"
- "Eh bien...potentiellement tout le monde... Mais c'est un bureau paysager, personne n'a pu s'installer à ma place sans risquer d'être vu... Je l'ai prêté, par contre..."
- "A qui?"
- "A Mathieu, un copain de Vivien.."
- "Quel Vivien?"
- "Tu sais? L'ami de Manu avec qui on avait dîné à Noël... Celui qui faisait un stage avec lui... Je ne sais plus où..."
- "Nom de Dieu!"
Vivien. Qui a fait un stage à l'Unicef avec Manu. Avec qui Manu avait parié qu'il ménerait à bout son histoire de fausse factures! Et maintenant il place ses copains chez Groloux?
- "Arrête d'être parano, Ostrali! Ce Mathieu sortait du Celsa et cherchait un job. Vivien me l'a présenté et il avait l'air pas mal. Je lui ai trouvé un mi-temps au journal, c'est tout! Ca se fait, non?"
C'est vrai. Ca se fait. C'est même souvent comme ça qu'on trouve du boulot.
***
Mathieu ne sait plus quoi faire.
Dans la maison de ses parents, à Bagnolet, il tourne en rond. Ils ne rentrent que dans un mois : la retraite leur convient bien, et ils en profitent pour faire un nombre invraisemblable de croisières.
Mathieu n'a pas l'habitude d'être seul. Et surtout pas l'habitude de décider seul. A la maison, c'est son père qui régente tout. Lui et sa mère obéissent et courbent le dos. Au bureau, il suit les directives de François Groloux, ou de tout autre personne qui aurait besoin de lui. Pour le reste... Mathieu dépend beaucoup de Vivien. Il l'admire, et son influence guide la majeure partie de ses actes.
Mathieu n'a pas beaucoup de personnalité. Il a l'air gentil, comme ça. Et fait en sorte qu'on le prenne pour tel.
Mais Mathieu étouffe. Il a besoin d'exister et n'ose pas s'opposer à l'autorité. Besoin de s'affirmer sur plus faible que lui.
C'est pour cela qu'il a craqué quand il a consulté le site Paideia, là-bas au journal.
C'était la première fois. Sur l'ordinateur de Groloux.
Après, une fois le rendez-vous pris, il s'est débrouillé comme un chef. Il a vu et évité Manu et son oncle dans le train Paris-Maubeuge. Il a manipulé la fille sans aucun problème. Embrouillé la filature. Echappé à tous. Il était le roi.
Et maintenant, il ne sait plus quoi faire d'elle. Il ne sait même pas comment elle s'appelle... Florence, c'est ce qu'ils ont dit dans les journaux?
Mathieu s'assoit dans le salon désordonné, sale, pas rangé depuis une semaine. On dirait que tous les principes inculqués par ses parents ont explosés d'un seul coup.
Il enfouit son visage dans ses mains.
Décidemment, il se trouve bien à plaindre...
***
Ce matin-là, Groloux arrive au bureau sur ses gardes. Il va d'abord au plus simple dans ses enquêtes, et cela lui a souvent servi à arriver avant les autres. Les compliqués. Ceux qui font des usines à gaz.
Si Mathieu a eu le portable, c'est peut-être bien Mathieu qui est le coupable...
Groloux sait parfaitement déguiser ses expressions. Son côté débonnaire, séducteur et raleur est une partie de son personnage. L'autre partie, qui se montre peu souvent, est aiguë, tranchante comme un rasoir. Et d'une intelligence rare.
Groloux observe Mathieu du coin de l'oeil, en buvant son café. Le garçon est pâle. Nerveux. Le travail qu'il lui amène plus tard est bourré d'erreurs. Il a pourtant eu plusieurs jours pour le faire.
Groloux, l'air de rien, passe à la comptabilité. Qui gère également le personnel. Vincent, le responsable, lui passe sans problème le dossier de Mathieu.
Mathieu habite chez ses parents. Au 52, rue Edouard Vaillant, à Bagnolet.
*
La rue Edouard Vaillant, à Bagnolet, se trouve juste derrière le centre commercial et les Puces. Les Puces de Montreuil. Elle est à la frontière des deux villes.
Une petite rue à moitié rénovée, à moitié à l'ancienne, mélange de bureaux, de maisons de ville vieillottes de l'extérieur et de petits appartements.
Le quartier réussit à la fois à être sympathique et mal famé, selon les heures et les jours.
Pour le moment, Groloux peste à son habitude : ils essayent, lui, Manu et Ostrali, de se garer près de la porte de Montreuil. C'est jour de Puces, et l'éternelle population de chineurs, de mères de familles et d'immigrés en quête de vêtements pas chers ou de babioles diverses envahit l'ensemble de la place.
Ils finissent par se garer en sous-sol, dans le parking du centre commercial. Tant pis. Ils ne feront même pas semblant d'aller faire leurs courses à Carrefour...
Quoique... C'est en remontant la rue que les trois amis aperçoivent de loin Mathieu, qui arrive avec un caddie à roulette. Pas très branché pour un homme si jeune...
Ils entrent précipitamment dans le Café Tabac, juste à l'angle. Puis le suivent de loin jusqu'au centre commercial.
Mathieu va bien faire ses courses.
C'est Ostrali qui se charge de la filature : il est celui que Mathieu connaît le moins bien.
Mathieu traîne entre les rayons. Il semble se demander quoi acheter comme nourriture. Il doute. Part, revient, prend des céréales petit déjeuner, les repose...
Il finit par en entasser une drôle de quantité, pour un garçon dont les parents sont en vacances... Ainsi qu'il l'a dit à Groloux.
Mais c'est quand il voit Mathieu acheter un paquet de serviettes hygiéniques qu'Ostrali est définitivement convaincu.
Il y a un fille chez Mathieu. Et si c'était sa copine, elle serait sûrement allée se les acheter toute seule, non?
*
Florence dérive lentement, couchée sur le sol de la cave. Elle n'a même pas vraiment mal.
Les coups et les bleus lui sont devenus indifférents. C'est comme s'ils avaient touché une autre personne. Elle est sortie d'elle-même, comme dans un rêve, et se sent flotter au dessus de son corps allongé.
Elle se voit, même, couchée là, par terre, battue. Elle saigne.
Elle s'en fiche.
Malgré les nourritures de toutes sortes entassées devant elle, Florence ne mange et ne boit toujours pas. Tout va bien. Tout devient de plus en plus léger, évanescent. Tout sera bientôt réglé.
Elle entend à peine la porte de sa cave qui s'ouvre. Deux hommes y pénètrent. Un troisième a l'air de garder la porte. Le plus vieux, moustachu, la soulève et l'embrasse sur la joue. C'est curieux, la sensation lui fait plus d'effet que tous les coups reçus jusqu'ici. Ca chatouille.
Il l'enveloppe dans une couverture, et Florence a soudain envie de dormir. Vraiment.
- "Elle va s'évanouir", dit Groloux."Il faut aller à l'hôpital. Vite."
Le moustachu et le plus jeune montent en voiture avec elle. L'autre, celui aux cheveux noirs, attend sur le trottoir une voiture de police qui se dessine au loin.
Tout va bien. Florence s'évanouit vraiment.
VII. ECOUTE S’IL PLEUT
Aujourd'hui, c'est vraiment une belle journée.
Le soleil brille sur "Ecoute s'il pleut", lieu-dit aujourd'hui mal nommé. La ferme-auberge apparaît riante, au milieu des prés vallonnés. Son toit en pente douce, typique du Périgord, rejoint des murs de pierre que l'on sent bien ancrés dans la terre. On se sent en terrain solide. Dans un monde stable.
Fumiko n'arrête plus de s'incliner à tout bout de champ : pour saluer, pour tendre un objet à quelqu'un... Elle fait même un grand plongeon du buste quand le fermier lui pose dans les mains un caneton tout jaune, minuscule et apeuré.
Ils sont tous en train de faire le tour du propriétaire, avant d'aller se mettre à table. Ils regardent les ânes, les lapins, les oies, le chêne et la balançoire qui y est accrochée.
Puis s'avancent lentement sur la terrasse ombragée de glycine.
A table, Ostrali est en face de Fumiko, et elle le déconcerte un peu.
Il serait bien tenté de lui faire le grand show, et de lui sortir sa panoplie de jeux de mots. Mais Fumiko ne parle pas assez bien le français : il est évident qu'elle en raterait un sur deux.
Alors, il l'observe. Regarde ses longs cheveux, ses yeux finement bridés.
Fumiko est typiquement japonaise. Pourtant, son visage de chat, son menton triangulaire, évoquent pour Ostrali de lointains souvenirs, aux trois-quarts effacés.
Elle l'attire irrémédiablement.
- "Laminée, il l'avait proprement laminée!"
La voix de Groloux vibre d'indignation. Il continue :
- "Je n'ai jamais vu une enfant aussi abîmée! La mâchoire et le nez cassé! Soit disant parce qu'elle refusait de manger! Mais c'est un malade, ce type!"
Ostrali intervient :
- "Tu l'as dit. C'est un malade. Mais il y a une chose que j'aimerais bien savoir. C'est comment il a pu avoir accès à Paideia."
- "Mais il l'a dit! En faisant des recherches au journal!"
- "Ce n'est pas possible. J'ai eu un mal de chien à pénétrer sur ce site. Je n'ai jamais vu autant de sécurités. Il fallait montrer patte blanche et verser une cotisation énorme pour bénéficier de leurs "services". Ce n'est pas un petit Mathieu à mi-temps qui a pu s'y inscrire tout seul... Il y a quelqu'un d'autre. C'est évident."
Ce n'est qu'au dessert que Fumiko, qui vient de s'incliner devant une magnifique charlotte aux fraises - il faut dire que là, honnêtement, cela méritait la courbette- fixe soudain Ostrali dans les yeux :
- "Nous avons complètement oublié de vous dire une chose!", s'écrie-t-elle
- "Quoi?", demande Ostrali tout en se demandant le pourquoi de ce "nous" soudain.
- "Le post-it!"
- "Oui?". Ostrali se demande si Fumiko digère le confit de canard si bien que ça.
- "J'ai trouvé un message de Brian sur le portable que nous prêtons habituellement à Isabelle au Japon. Il disait qu'il fallait vous parler du post-it! Ca avait l'air très important! C'était au moment de son accident!"
Ostrali redevient soudain très sérieux. Il se lève et va trouver Isabelle. Puis revient s'asseoir, avec à la main un post-it jaune. Un bonhomme souriant, fait de deux points, d'un trait et d'une parenthèse, qui lui dit "Good Morning". Avec, au verso, son numéro de portable.
Ostrali ne voit pas du tout, mais alors vraiment pas, ce qu'il peut faire de ce petit dessin.
***
Vivien est un bon copain de Manu. Ils sont rencontrés sur les bancs de la fac, à Saint-Denis. En D.E.U.G d'informatique.
Vivien est plus âgé que Manu. Il faut dire que Manu a été particulièrement précoce scolairement parlant. Et que Vivien avait fait de la sociologie, avant de choisir l'informatique.
Ils ont passé de très bons moments ensemble, là-bas. Aussi drôles l'un que l'autre, aussi doués aussi : ils n'avaient pas vraiment besoin de travailler beaucoup...
Depuis, Manu est retourné chez lui, travailler avec son oncle. Ca l'intéressait. Vivien sent un fort attachement entre les deux hommes : ils se ressemblent, ils sont liés. Mais les deux copains ne se sont pas perdus de vue.
La seule grande différence entre Vivien et Manu, c'est que Vivien aime l'argent. Issu d'une famille aisée, qui subvient largement à ses besoins, il a cependant toujours besoin d'un peu plus.
Vivien ne saurait vivre sans une belle voiture, sans emmener ses conquêtes dans d'excellents restaurants. Il n'est pas contre une petite prise de cocaïne de temps en temps. Tout cela coûte cher.
Heureusement, se dit-il, qu'il a rencontré depuis un an des gens vraiment intéressants, des types qui comprennent la vie.
C'était lors d'une soirée branchée où l'on ne prenait pas que des apéritifs.
Soucieux de se mettre en valeur, il avait alors pas mal brodé sur ses capacités en informatique. Et puis, en empruntant un peu du savoir de Manu, sur le travail de multilinguiste et sur la manipulation du langage.
"Ils" s'étaient montrés très intéressés. Ainsi, on pouvait reconnaître un internaute à son langage? On pouvait détecter des contenus potentiellement dangereux?
Sans le dire tout de suite à Vivien, ses interlocuteurs avaient immédiatement compris l'intérêt de la chose.
Quelqu'un qui sait reconnaître un internaute saura comment le déguiser. Quelqu'un qui peut traquer des hommes dangereux... pourra savoir comment échapper à la traque.
Vivien ne connaît que des prénoms : Louis, Léo, Laura... Il est fier de ses amis artistes, flambeurs, et vraiment, vraiment riches. Avec eux, sa vie a fait un bond en avant : des quartiers chics de Rosny aux splendides appartements du 7ème arrondissement. Il sort avec des mannequins.
Alors, le jour où Laura, pleine de charme comme à son habitude, est venue lui proposer un boulot extrêmement bien payé, quoique apparemment un peu "confidentiel", il n'a pas hésité très longtemps.
Il est devenu le créateur, puis l'administrateur de Paideia.
Avec des informaticiens performants en soutien, en absorbant le savoir d'Ostrali par l'intermédiaire de Manu, il a réussi a créer son générateur de rendez-vous.
A vingt-trois ans, Vivien se présente comme un chef d'entreprise, et invite ses clients dans les meilleurs restaurants de la capitale.
Son job ne lui pose pas de problème : il ne fait que proposer des rendez-vous. Il a les mains propres.
Et puis, si ce n'était pas lui, un autre aurait sauté sur ce boulot-là, non?
*
Et aujourd'hui, Vivien met les petits plats dans les grands. Ou plutôt, il invite royalement.
Grâce à Laura, qui y a ses entrées et a réservé en son nom propre, il a loué un salon particulier au Club Interallié. Après un petit plongeon dans la piscine du club, il s'apprête à profiter de son excellente cuisine.
Il faut dire que Vivien pense aujourd'hui faire un pas en avant dans la profession d'homme d'affaires. Il souhaite investir.
Le "client" de Vivien est russe. Le projet : un complexe hôtelier de grand luxe au bord de la Mer Noire. L'homme est venu avec une série détaillée de propositions, et un "business plan" abouti. Il est impressionné par l'accueil, le côté à la fois riche et sérieux du Club.
Incontestablement, ses membres ne sont pas n'importe qui.
Et le jeune homme a l'air d'avoir beaucoup, beaucoup d'argent.
Bien plus que ne devrait en avoir l'administrateur d'un site, même select.
Le client russe a pris ses renseignements, et fait surveiller Vivien sans qu'il le sache. Il ne voulait pas être le lapin d'un faux appel d'offre.
Le client russe a beaucoup de contacts, dans des milieux dangereux dont Vivien ne connaît pas bien la réalité. Même s'il la soupçonne.
Après un petit tour dans le jardin du Club, Vivien raccompagne Dimitri à sa voiture, que le voiturier a soigneusement garée.
Dimitri part, le sourire aux lèvres : il serait bien intéressant de savoir d'où il tient ses millions, ce petit jeune-là. Dimitri a bien l'intention de lui en soustraire le plus possible, et par n'importe quel moyen.
Vivien, pendant ce temps, s'installe à une table du jardin, où il sirote son café.
Il est en train de se congratuler intérieurement, quand un article de journal attire son attention :
" Florence : le violeur a été arrêté!
C'est samedi qu'a été arrêté au domicile de ses parents Mathieu Lacroix, 22 ans.
Mathieu, le ravisseur de Florence Milas, recherchée depuis plusieurs jours après sa disparition ..."
L'article est signé François Groloux.
- "M....!", s'exclame Vivien au grand dam de trois fausses blondes qui le couvaient d'un oeil maternel.
Si Mathieu révèle son existence, il va falloir aller plus vite que prévu dans les projets de transfert d'argent.
Et pourquoi pas aller habiter au bord de la mer noire, se demande-t-il?
C'est une bonne idée. Il va creuser ça avec Dimitri. Un mec vraiment sympa.
***
Groloux est reparti sur Paris au lendemain de leur journée de banquet campagnard. Ostrali, accompagné de ses amies, l'a emmené à Libourne prendre un TGV quasiment direct. Il en a profité pour faire encore davantage la connaissance de Fumiko.
Il découvre une Fumiko très drôle, derrière ses manières cérémonieuses. Elle rit beaucoup, à la manière de certaines japonaises, en faisant un petit "pfff!" qu'elle cache derrière sa main. Il trouve cela charmant. Elle est curieuse de tout, s'intéresse aussi bien à la fin de la Guerre de Cent Ans - en traversant Sainte Foy la Grande - qu'à la forme des châteaux d'eau.
Elle n'est pas là pour longtemps. Il ne sait pas comment aborder le sujet. Alors, dans un café, au retour, il lui prend simplement la main. Discrètement. Elle ne la retire pas.
- "Il faudrait que je rende visite à mes parents, ce soir", prononce légèrement Isabelle.
Isabelle a beaucoup de tact.
Ostrali acquiesce avec conviction : il est tout à fait libre pour s'occuper de Fumiko. Ils iront visiter la vieille ville...
A leur arrivée à Delmas, Fili se frotte à leur jambes. La chambre d'Ostrali a des murs couverts de vigne vierge et un plancher qui craque. La lumière du vieux plafonnier y est faible. Tout est très doux ici.
Et au moment où Ostrali emmène Fumiko au pays des rêves, il sent soudain quelque chose craquer en lui. Quelque chose de très ancien.
Il regarde cette femme menue qui dort à côté de lui. Ses longs cheveux noirs, sur l'oreiller, sont si fins qu'ils en paraissent liquides.
Dans son esprit, enfin, une femme à visage de chat prend la place d'une autre, de Lucille. Elle est si différente, pourtant.
C'est peut-être pour cela qu'il est libre de l'aimer.
***
- "Mais c'est qui, ce Mathieu? Comment est-ce qu'il a pu s'inscrire à Paideia?"
Laura hurle. Vivien se sent dans ses petits souliers.
La blonde Laura n'a plus rien de charmant. Vivien regarde les sourcils crispés, le menton qui pointe en avant.
Elle lui fait presque peur.
Vivien est bien obligé de le dire : c'est lui qui a permis à Mathieu d'avoir accès au site. Un peu pour l'impressionner. Beaucoup parce ce que Mathieu, en travaillant avec Groloux, était devenu une précieuse source d'information pour lui.
Depuis ce stage à l'Unicef avec Manu, Vivien n'a eu de cesse de savoir ce qui se passait sur l'affaire des fausses factures. C'est lui qui a poussé Manu à se lancer dans ce projet délirant. Il y a même participé, même si Manu, bon copain, n'en a rien dit lors de l'enquête.
Et il devait savoir ce que donnaient les résultats des recherches. Pour une bonne raison, qu'il ne peut avouer à Laura.
Le compte à l'Unicef. Celui qui engrangeait l'argent des fausses factures.
C'est lui qui l'a vidé.
***
Ce que craignait Vivien est bien en train de se produire. Mathieu craque.
C'était à prévoir. Mathieu est faible. Il prend maintenant conscience de ce qu'il a fait.
Alors tout y passe : Vivien et l'inscription gratuite à Paideia. L'espionnage de Groloux. La nature des informations retransmises.
Les enquêteurs se demandent bien pourquoi Vivien s'intéressait tant à l'enquête sur les fausses factures. Ils préviennent la brigade financière.
Et Mathieu continue, vide son sac. Il en dit tant et tant que ses auditeurs finissent par étouffer sous le monceau de jérémiades, de repentir et de fausses justifications. Ils arrêtent l'interrogatoire. Mathieu sera inculpé, aucun doute là-dessus.
Pendant ce temps, Monsieur et Madame Lacroix continuent leur croisière de retraités sur la Méditerranée.
Ils n'ont pas encore lu les journaux. L'atterrissage va être rude.
***
Là-bas au Queen Street Hospital, l'agent Burns se dit que, décidément, la nurse Rodger est vraiment une femme sympathique. Courageuse, également. Elle élève seule ses deux enfants, après un divorce difficile.
L'agent Burns est seul depuis longtemps, lui aussi. La vie ne permet pas toujours de rencontrer des personnes libres et avenantes, n'est-ce pas?
Alors, c'est décidé : c'est aujourd'hui qu'il va l'inviter à dîner.
Il y pense depuis ce matin, se demandant comment amener son idée dans la conversation de façon naturelle. L'agent Burns n'est pas vraiment timide... disons qu'il a un peu de mal à s'exprimer. Il est plus à l'aise en actes qu'en parole.
Mrs Rodger prend son service à deux heures, cet après-midi. Elle est contente : ses conversations avec Derek Burns la rendent optimiste, elle aime bien cet homme un peu taciturne, mais à l'air vraiment franc.
Une fois en uniforme, elle passe lui préparer un café au distributeur.
Derek, son café en main, prend un air de plus en plus malheureux : il n'y arrive pas! Il se dit que vraiment, pour un homme habitué à faire face aux criminels, il est ridicule de ne pas pouvoir articuler un simple " Etes-vous libre demain soir? Je connais un bon restaurant indien..."
Allez, il prend son courage à deux mains :
- "Etes-vous libre...?"
Il n'a pas le temps d'aller plus loin : une explosion retentit dans la chambre de Brian.
***
A Delmas, Ostrali nage en plein bonheur. Il y a longtemps qu'il n'avait pas été aussi gai.
Isabelle, compréhensive, s'est tout bonnement éclipsée pour quelques jours. Elle fait confiance à Ostrali pour servir de guide à Fumiko.
Certes, Fumiko visite les lieux! Elle connaît tout de la chambre d'Ostrali, de la salle de bain à la robinetterie ancienne, de la salle à manger qui ne sert jamais, du petit chai, du grand chai.
Fili, pour une fois amicale avec une femme, l'accompagne en permanence, et saute sur ses genoux dès qu'elle est assise. Fili l'a adoptée.
Ce matin, Fumiko, drapée dans un kimono (une vieille imitation en coton qui sert de robe de chambre à Ostrali), pénètre dans la cuisine, Fili sur ses talons.
Ostrali rit :
- "Mais je vais devenir jaloux, tu sais? Il va falloir que tu l'emmènes à Tokyo!"
Fumiko pouffe de rire. Et assure que, non, elle ne va pas enlever la chatte. Puis son visage s'attriste d'un seul coup.
- "Ca ne va pas?"
Fumiko hoche la tête. Elle a juste pensé à Tokyo.
Bientôt, il va falloir rentrer.
Le téléphone d'Ostrali sonne. Il écoute, puis raccroche d'un air sombre :
- "Je vais te raccompagner à Paris, demain. J'ai des choses a y faire."
Le visage de Fumiko s'ensoleille de nouveau. Ils vont encore pouvoir profiter un peu l'un de l'autre. Peu importe la raison du voyage.
***
Ce matin, la réunion a l'Hôtel des Grands Hommes est informelle. N'y participe que la partie française : on ne peut pas imposer à tous les membres européens de présence aussi fréquente. Un compte-rendu leur sera envoyé.
Entrent en désordre les enquêteurs sur l'affaire Florence, un représentant de la Brigade Financière, Ostrali et Manu, Groloux à titre de témoin . Il est impliqué directement dans l'histoire en tant qu'employeur de Mathieu.
Le but est de faire le point. Définir la marche à suivre. Coordonner les efforts.
Il faut dire que tout patauge un peu : les attentats sur Brian, l'apparition d'un dénommé Vivien dans le ballet étrange qui semble s'être mis en place, le pseudo-compte Unicef introuvable...
Brian, d'abord.
Personne n'est entré dans sa chambre. Un dispositif à retardement avait tout bonnement été scotché sous une table à roulette, destinée au matériel de monitoring. Il était de faible puissance : Brian a été brûlé aux jambes, les autres dégats sont matériels.
- "Mais qu'est-ce qu'on lui veut, N.. de D...? Ce type est dans le coma, il n'était au moment de son accident que sur des enquêtes mineures, sans danger! Qu'est-ce qu'il sait, pour qu'on essaye ainsi de l'éliminer?"
Silence. Brian sait, lui, et peut-être à l'heure actuelle est-il capable de penser à tout cela, même si rien à l'extérieur ne le laisse voir. Peut-être son cerveau travaille-t-il toujours aussi bien. Mais cela, il est le seul à le ressentir.
Les participants essaye de faire remuer leurs méninges : l'accident de voiture, l'empoisonnement de la perfusion, l'explosion. La femme blonde... Qui est-elle? Peut-être simplement une petite amie discrète. Peut-être pas.
Ostrali sort le post-it qu'Isabelle lui a remis :
- "Le jour de son accident, il a laissé un message a Isabelle. Elle devait m'appeler et me parler de ça..."
Tout le monde regarde le post-it qui sourit, en leur disant GOOD MORNING! Il a vraiment l'air de se payer leurs têtes. Il y a de quoi, d'ailleurs.
- "C'est vraiment ça qu'il a dit?"
- "Oui, elle devait me parler du post-it. C'est tout."
- "Où a-t-elle eu cela?"
- "Brian le lui a donné. Un petit souvenir lors de leur dernière rencontre..."
- "Je ne vois pas..."
- "Moi non plus!"
- "Et pourquoi a-t-il mis ton numéro au dos?"
- "Il devait penser qu'elle aurait à me joindre...? Je n'en sais pas plus."
Il faut chercher. A part Isabelle, personne n'avait eu de contact avec Brian récemment. Personne n'a d'information. Le groupe convient qu'un deuxième voyage à Glasgow devra être effectué. Il faut retourner chez Brian. Il faut encore chercher.
Quand l'ordre du jour aborde le cas Vivien, la discussion est déjà plus facile: le puzzle commence à se mettre en place aux yeux de tous. L'amitié Manu-Vivien, et le profit que ce dernier a pu en tirer : bénéficier d'un stage à l'Unicef, trouver une place à son copain Mathieu.
Manu, pas très fier, explique aussi la part importante que Vivien a pris dans l'histoire des fausses factures : s'il n'a rien programmé, il a eu accès à tous les programmes. Au générateur multilingue de documents.
Et surtout, c'est lui qui a vraiment poussé Manu a aller jusqu'au bout.
Manu se fait encore passer un énorme savon :
- "Mais pourquoi tu n'en as rien dit?"
- "Il n'avait pas vraiment fait quelque chose. Et puis c'est un bon copain..."
Les enquêteurs soupirent. C'est rafraîchissant de trouver des gens aussi naïfs, de temps en temps. Mais il ne faudrait pas que ça devienne une habitude.
- "Tu n'as pas pensé qu'il pouvait être pour quelque chose dans la disparition de l'argent?"
- "Noooon..."
Ils sortent les premiers résultats de l'enquête en cours. Train de vie anormalement élevé pour un jeune homme de vingt-trois ans, même en tenant compte de son très bon salaire d'administrateur de Paideia. Il va déjà avoir des comptes à rendre sur cette dernière activité : même si elle n'est pas en soi illicite, il parait difficile qu'il prétende ignorer l'existence du générateur de rendez-vous.
Manu acquiesce : ce générateur lui parait directement issu du travail effectué à l'Unicef. Vivien n'a fait que récupérer et modifier les programmes. Manu est profondément vexé de s'être fait ainsi utiliser.
Mais ce n'est pas tout : de Rosny, Vivien a emménagé dans le 7ème arrondissement, avenue de Saxe. Un des plus beaux quartiers de Paris. Il y vit dans quelques deux cent quatre-vingt mètres carrés. Il a acheté.
Vivien est membre des plus grands clubs, dont la seule cotisation équivaut au prix d'une voiture. Parfois une voiture de luxe.
Vivien fréquente les galeries d'art. Il achète très régulièrement des toiles.
Il n'est pas contre une petite prise de cocaïne de temps en temps.
Il vient de se payer un haras en Normandie.
Manu en reste les yeux tous ronds. Quoi? Son Vivien?
Et bien oui. Son Vivien...
*
Vivien, par nature, a confiance en lui. Il connaît son charme, il est sûr de son intelligence.
Le savon que vient de lui passer Laura est déjà en train de s'effacer dans son esprit. On ne va pas se mettre martel en tête pour ça...
Vivien ne se soucie pas vraiment des conséquences de l'apparition de Paideia sur la place publique. Des hommes importants et riches qui risquent de se trouver mis en cause, en tant que clients. Des investisseurs qui ont secrètement apporté leur soutien au site. De la confiance de ses "amis", Laura, Louis et Léo, qu'il vient de perdre.
Il ne pense qu'à lui. C'est une grosse erreur : s'il se mettait juste un minimum à la place des autres, il sentirait le danger qui pèse sur lui.
Pour l'heure, Vivien se dit juste qu'en tant qu'administrateur de Paideia, il risque d'être interrogé. Ca ne l'arrange pas, surtout si les choses s'enveniment par la suite. Le mieux est de prendre le large, et de laisser les autres se débrouiller.
Vivien sort son portable et appelle Dimitri.
Laura, l'air dur, le regarde partir par la fenêtre. Quel idiot! Ils ont eu tort de lui faire confiance. Un bon programmateur, voilà tout ce qu'il est. Mais maintenant, on n'a plus besoin de lui pour cela. Il a transmis tout son savoir aux informaticiens de Paideia, et le site doit fermer d'urgence. Il faut juste savoir d'où vient son argent.
Laura se saisit de son téléphone crypté. Il lui a coûté une fortune.
Elle se met à parler en russe.
- "Allo? Dimitri? C'est Laura. Davantage d'informations sur les ressources de Vivien? Non, mais il vient de vous téléphoner et veut passer voir votre projet à Odessa?"
Bien... Un Vivien à disposition de la police serait gênant : ce garçon ne comprend pas la discrétion. Et puis à Odessa, Vivien se sentira très bien accueilli. Si bien que sa langue va certainement se délier.
***
Au Queen Street Hospital, la nouvelle chambre de Brian est paisible. Ce sont toujours la nurse Rodger et l'agent Burns qui veillent sur lui.
Alison soigne en ce moment avec délicatesse les jambes brûlées de Brian. Elle pourrait y aller franco : il ne sent rien en théorie. Mais l'infirmière Rodger traite toujours un homme dignement. Pour elle, Brian n'est pas un légume.
Depuis l'explosion, même, elle a redoublé d'attentions pour cet homme traqué, a qui il est impossible de fuir. Elle se met à détester ces assassins qui s'acharnent sur un blessé à terre. Elle le salue en rentrant, elle lui parle même si cela ne produit aucune réaction.
Nurse Rodger ressort, et fait un grand sourire à l'agent Burns. Elle y met même un brin de coquetterie : ce soir, ils vont au restaurant indien. Tout est arrangé, sa nièce gardera les enfants. Elle est ravie. Il y a si longtemps. Si longtemps qu'elle n'a pas...
Nurse Rodger remet en place son col et s'éloigne rapidement. Elle s'est elle-même prise en flagrant délit de penser à autre chose qu'à son service. Quelque chose de bien agréable.
- "C'est bon", murmure-t-elle, "Mr Dow est tout a fait présentable".
C'est que Brian, cet après-midi, va faire l'objet de tests et d'analyses d'un nouveau genre. Dans le cadre d'une étude sur les sujets comateux, une équipe de spécialiste va venir analyser l'activité de son cerveau. En visualiser les zones actives.
Il parait qu'on a déjà repéré, ainsi, des malades en coma dépassé dont l'activité cérébrale était totalement normale. Des sujets conscients.
- "Un sur trente-cinq", répète-t-elle. C'est la statistique qu'elle a lue à ce propos.
Alison Rodger a même coiffé Brian, a aidé à lui passer son plus beau pyjama. On ne sait jamais : et s'il était là, bien là?
***
- "Monsieur Vivien Debert ?"
Au 22, avenue de Saxe, le policier chargé de convoquer Vivien est quand même un peu impressionné. Tout en lisant la plaque où s'annoncent les noms et numéros d'appartements des habitants de l'immeuble, il regarde tout autour de lui. C'est le grand jeu. L'entrée de l'immeuble est superbe : ample, équilibrée, avec cette discrétion dans la décoration qui proclame que le mauvais goût, c'est pour les nouveaux riches, n'est-ce pas?
Pourtant, Vivien en est bien un. Le policier monte au troisième étage, sonne. Il n'y a personne. Ca n'a rien d'étonnant : ce monsieur travaille, probablement.
Il redescend s'enquérir auprès de la gardienne :
- "Vers quelle heure revient Monsieur Debert, en général?"
- "Mais il est parti en voyage, Monsieur! Je l'ai vu passer avec tous ses sacs! Il en avait un paquet! Il a pris sa plus grosse voiture, le 4x4..."
Le temps de lancer un avis de recherche, Vivien est déjà hors de portée. Il attend, à Prague, sa correspondance pour Odessa. On l'annonce justement :
- "L'avion de Czech Airlines..."
Vivien se dirige nonchalamment vers la porte d'embarquement. Dimitri l'attendra à l'arrivée.
Un mec sympa, ce Dimitri...
Au même moment, la police de Roissy retrouve, sur le parking longue durée de l'aéroport, son Mitsubishi Pajero, intérieur cuir, lecteur stéréo 10 CD, toit ouvrant. Ca ne gêne pas Vivien de l'abandonner : il a de l'argent à revendre.
VIII. GLASGOW SCORE
L'équipe s'affaire autour de Brian. L'IRMf, Imagerie par Résonance Magnétique fonctionnelle, est lancée.
L'essai vise à définir le niveau d'inconscience dans lequel se trouve Brian. Pourrait il être dans un état inconscient minimal, comme l'américain Terry Wallace, sorti du coma en 2003 après dix-neuf ans d'état végétatif?
Alison Rodger se prépare à quitter l'hôpital : elle enlève son uniforme. Elle pense à Brian. Dans la majorité des cas, se dit la nurse Rodger, on confirme seulement qu'il n'y a que peu d'espoir. Mais elle attend avec beaucoup d'implication les résultats de l'expérience.
Après tout, Brian a déjà bougé. Elle est sûre qu'il est là, présent, même s'il est encore inaccessible pour l'instant.
Le chercheur parle à Brian. Sa voix est sympathique, chaleureuse. En parallèle, les zones du cerveau sollicitées sont observées.
Tous retiennent leur souffle.
Les résultats de l'IRMf seront comparés à ceux d'un sujet actif, dans son état normal. Le but est de confirmer que le cerveau de Brian, à l'écoute de certaines sollicitations, réagit de la même façon que celui d'un homme parfaitement conscient.
Nurse Rodger resterait bien, mais elle doit partir se préparer pour sa sortie au restaurant indien.
Elle sourit. Et oublie un instant ses soucis, ses enfants, et ses malades.
***
Roissy Charles de Gaulle. Embarquement pour le vol de 23h25 à destination de Tokyo-Narita. Isabelle, prévoyante, a dit au revoir à Fumiko la veille. Elle n'est pas venue aujourd'hui.
Fumiko retient ses larmes. Ostrali a un gros coup de cafard.
Il n'était pas préparé à ça. Il se sent comme fauché d'un coup de pied, par un adversaire qu'il n'avait pas vu venir.
C'est dur d'être amoureux, alors qu'on a peur de ça depuis l'enfance. Peur de perdre celle qu'on aime. Peur qu'on vous l'enlève. Peur qu'elle ne revienne jamais...
Et maintenant, voilà, trois petits tours et puis s'en va!
Fumiko a fini ses vacances. Elle rentre travailler chez elle.
Et Ostrali ne sait absolument pas quoi dire. "A bientôt?". C'est ridicule. "Je t'aime?". Il ne veut pas encore l'admettre. Alors il l'embrasse doucement et lui murmure :
- "Au revoir... Je t'écrirai..."
Ca n'est pas mieux que le reste. Mais il le dit avec tellement de tendresse, en caressant la joue de Fumiko, qu'elle lui fait un petit sourire.
Elle lui fait signe que ça va mieux et prend un air courageux. Encore une demi-heure à tenir : après, elle aura plus de onze heures de vol pour pleurer.
***
- "C'est fantastique!"
Au Queen Street Hospital, deux médecins sont penchés sur les résultats de l'IRMf de Brian. Le résultat est totalement étonnant, pour quelqu'un qui regarderait Brian et le jurerait en état végétatif. Le cerveau de Brian est celui d'un homme totalement conscient.
Demandez-lui de s'imaginer circulant dans une maison? Les zones correspondantes du cerveau s'activent. De se voir en train de jouer au tennis? Les neurones adéquates se mettent en marche...
Mais ce qui est encore plus fantastique, ce que regardent les médecins, c'est le moment où Brian ,ayant compris que ses réactions étaient enregistrées, s'est mis a penser et réagir tout seul.
- "Qu'est-ce qu'il fait, là?"
Le médecin compare rapidement le schéma d'activation neuronale à ce qu'il connaît déjà par expérience.
- "Des mathématiques... De la géométrie, on dirait..."
- "Et même...", continue un autre, "si j'avais envie de jouer aux devinettes, je te dirai qu'il dessine un rond..."
Nurse Rodger en laisse tomber la poche de sérum qu'elle se préparait à changer. Les deux médecins se retournent vers elle. Elle a l'air toute émue.
- "Il n'a bougé la main que deux fois. Et à chaque fois, il a dessiné..."
- "Un rond?", dit le médecin.
Nurse Rodger hoche la tête en silence.
***
D'Odessa, où il a été accueilli fort chaleureusement par Dimitri, Vivien est directement allé visiter l'endroit où devrait s'installer le futur complexe hôtelier. Il est un peu surpris de voir l'endroit déjà en construction. Apparemment c'est une société dont Dimitri ne fait pas partie qui dirige les travaux... Quand il a demandé à entrer dans le bureau provisoire, là, sur le terrain Dimitri l'a retenu en lui disant :
- "Non, non, pas la peine, c'est fermé..."
Dimitri explique à Vivien que le chantier a bien été commencé, mais que le promoteur a fait faillite. Ca arrive souvent par ici, dit-il. L'entrepreneur s'est arrêté également, faute de paiement. Et Dimitri attend pour reprendre le tout au meilleur prix.
- "D'ailleurs", ajoute-t-il,"tu vois bien qu'il n'y a aucun ouvrier..."
Vivien regarde et acquiesce : c'est vrai, il n'y a personne sur le chantier. Il reprend confiance en Dimitri : c'est un type bien, c'est sûr.
Il n'y a qu'une chose qu'il ne sait pas : ici, aujourd'hui, c'est un jour férié...
Dimitri repart avec Vivien, lui refait les honneurs de sa magnifique voiture, puis de sa résidence, là, dans les bois. C'est superbe. C'est calme. Vivien se dit que, c'est sûr, ce n'est pas par manque de moyens que Dimitri cherche des investisseurs. C'est parce qu'il a des projets de grande ampleur.
La soirée le confirme dans ses convictions : vins fins, mets raffinés... caviar à la cuillère à soupe. Les deux demoiselles qui arrivent vers onze heures sont à la hauteur du décor.
Quand, plus tard, Vivien s'endort, il se dit qu'il peut vraiment se fier à Dimitri : un homme qui a de l'envergure, des moyens, qui sait vivre... Le partenaire rêvé en affaires.
Dimitri, lui, fume une cigarette sur le balcon. Ce petit idiot ne va pas faire long feu, se dit-il. Bientôt, il lui donnera les clés de sa fortune.
***
Isabelle a la sensation d'étouffer. De joie et de culpabilité en même temps.
Brian est là. Il a toujours été là. Un bonheur immense l'envahit, et lui montre combien, en six mois de fréquentation seulement, elle s'est attachée à son ami.
Et en même temps, elle a honte. Honte de l'avoir laissé, tout seul là-bas. D'être rentrée ici pour travailler, dormir, manger... vivre sans lui. Seul dans sa chambre d'hôpital.
Seul comme un chien, se dit-elle.
Elle doit repartir à Glasgow au plus vite. Y retrouver Brian. Et un peu d'estime de soi, pour elle qui a abandonné ce qu'elle a de plus cher.
Le téléphone sonne sur son bureau. C'est Ostrali :
- "Il y a un vol pour Glasgow à 22h45 ce soir. Ca me laisse le temps de monter sur Paris. Tu veux venir avec moi?"
Isabelle n'hésite pas. C'est oui.
Elle plante là son cahier de tendances - styles d'intérieurs, ameublement, accessoires- et part poser trois jours de congé.
- "C'est urgent", dit-elle à son directeur.
Les responsables de la coordination Multilingual l'ont bien dit : il faut retourner chez Brian, essayer d'y comprendre ce rébus du post-it.
Le nouvel état de Brian - ou plutôt l'état qui a toujours été, mais que tous ignoraient- justifie encore plus le voyage.
C'est après un voyage épuisant et la longue attente d'un taxi à Glasgow Prestwick qu'Ostrali et Isabelle arrivent enfin à Eastkilbride. Il est près d'une heure du matin.
Alison les attend chez elle, toutes lumières allumées. Elle a préparé la maison de Brian. Ils pourront s'y installer confortablement.
Elle leur réchauffe rapidement des spaghettis en boite (Alison n'est pas une grande cuisinière, mais cela suffit à les requinquer) et les conduit à la maison. Tous les deux s'écroulent sur leur lit.
Isabelle, dans la chambre de Brian.
Ostrali, sur le canapé du salon.
***
Vivien, affalé sur l'un des immenses canapés de Dimitri, flotte entre deux eaux.
Il a un peu trop abusé. De quoi, il ne sait plus très bien au juste. Mais c'est sûr qu'il y avait de l'alcool dans le lot. Mélangé à autre chose.
Dimitri se trouve en état de béatitude totale. Il ne s'en rend pas vraiment compte, mais il parle, parle, parle, à un Dimitri qui l'écoute attentivement.
Vivien se vante : de la façon dont il a manipulé Manu, piégé les spécialistes. De la manière très particulière dont il a brouillé les pistes, fractionnant l'énorme butin en des multitudes de petites sommes, qui se trouvaient de fait quasiment impossibles à suivre. Il n'en a prélevé pour lui-même qu'une petite partie, jusqu'ici.
L'agrégation du tout sera automatique, d'ici quelques jours. Sa fortune va se reconstituer et arriver sur un compte off-shore.
Où ça? Vivien ne peut même pas le dire. Pour dérouter les éventuels enquêteurs qui l'auraient suivi jusques là, le choix de ce compte off-shore sera aléatoire. En clair, il ne sera ouvert automatiquement qu'au moment du versement, dans un endroit choisi au hasard ... Et après, la belle vie!!!
Dimitri se dit que tout cela vaut bien quelques jours de patience supplémentaire, à câliner ce suffisant petit bonhomme. Juste afin de connaître la localisation du compte en question...
***.
Quand Ostrali ouvre les yeux, il est déjà tard. Neuf heures passées.
Isabelle, dans la chambre, dort encore.
Ostrali passe la main dans ses cheveux ébouriffés, se dirige à l'aveuglette vers la cuisine. Il a toujours des réveils difficiles, et là, le trajet l'a achevé.
Ostrali se penche sur l'évier, et s'asperge le visage d'eau froide.
Puis il entreprend de se faire un café.
Par quoi commencer? Toute la maison a été fouillée à la recherche d'indices: rien. On a trouvé des informations sur les affaires en cours, mais rien qui puisse expliquer les attentats à la vie de Brian. Brian définissait et retrouvait des profils : aucun criminel ne l'a jamais eu dans sa ligne de mire. Ils ne connaissent pas son existence.
Si mal à la tête!... Ostrali se décide à aller chercher de l'aspirine. Il doit y en avoir dans l'armoire de la salle de bain.
Ce n'est qu'en ouvrant la porte qu'Ostrali se rend compte de sa bêtise. De leur bêtise à tous.
Parce que le post-it est là, sur le miroir de la salle de bain. Soigneusement scotché pour ne pas risquer de se détacher. Il lui sourit, et annonce d'un air mutin : "GOOD MORNING BRIAN"...
Ostrali s'approche, le détache, le retourne.
Tout est écrit très finement au crayon, afin de ne pas transparaître sur l'endroit. Il n'y a presque pas d'espaces ni de ponctuation :
-" Ostrali. Menace sur ta vie. J'ai trouvé trace de Lucille. Tout ça tourne autour de "A.N.G.R.9." Ne sais pas ce que c'est. Nom de code d'une opération? Abréviation pour "Angry"? Crois être moi-même sous surveillance. J'ai l'impression que mes codes d'accès ont été craqués. Si problème, je passerai par Isabelle, mon amie. Son tél : .........."
Brian avait trouvé la bonne cachette : personne, ami ou ennemi, n'a pensé a décoller son post-it.
Mais il s'est trompé sur l'ennemi : il était plus que sous surveillance. Il était déjà sous contrat. Contrat de mise à mort.
Ostrali empoche le post-it et court réveiller Isabelle. Il faut aller à l'hôpital. Ce n'est qu'en chemin qu'il lui montre le petit papier jaune.
Les yeux embués, Isabelle regarde par la fenêtre tout le long du voyage. Le temps est brumeux à Glasgow...
Dans la chambre de Brian, le silence règne. Mais les personnes présentes le ressentent différemment, aujourd'hui.
Avant, elles y voyaient le silence de la mort. Celui des berges du Styx. De juste avant l'arrivée du nautonier.
Maintenant, elles y projettent tout un monde de pensée. C'est le silence de la concentration, de la création. C'est tout juste si Nurse Rodger ne vous dirait pas, avec un doigt sur la bouche : chut! Il pense!
La réalité se situe probablement entre les deux. Personne n'est dans la tête de Brian, a part lui-même. Pour l'instant, on ne sait pas.
En salle de conférence, quelque part, des neurologues reconnus débattent sur l'état de conscience d'un tel sujet. Certains disent que, tant qu'un être ne peut témoigner lui-même de son niveau de conscience, il ne l'est pas vraiment. D'autres jugent l'idée extrémiste.
A l'époque de l'Abbé de l'Epée, on jugeait les sourds et les muets idiots, simplement car ils ne pouvaient pas s'exprimer. Il a fallu qu'un homme leur dédie sa vie pour changer les choses.
Et si l'observation des zones du cerveau était en soi un moyen de communication suffisant? Le tout était de pouvoir le voir, non?
Dans la chambre de Brian, Isabelle et Ostrali, qui viennent d'entrer, ne se posent même pas la question. Pour eux, Brian est vivant et conscient. Comme eux. Il faut juste trouver le chemin. Creuser le tunnel si nécessaire. Pour qu'ils arrivent à communiquer.
Isabelle prend la main de Brian et lui parle doucement. Une main qui s'échappe, se contracte, et essaie, désespérément, de tracer, encore une fois, un rond.
Isabelle lui répond :
- "Je sais, Brian. On l'a trouvé. On l'a trouvé, ton bonhomme. On a lu le post-it."
Sur la joue de Brian, une larme coule.
C'est dans l'avion du retour, qu'Isabelle se concentre sur toutes les publications qu'elle a pu trouver concernant le coma. Elle veut comprendre. Elle veut faire le maximum.
Sur les conseils de Nurse Rodger, elle a enregistré des cassettes pour Brian. Apporté ses morceaux de musique, son parfum favori.
Tout ce qui, dans le monde d'agression qu'il subit, brûlé, perfusé, piqué, sans repères spatiaux ni temporels, pourrait lui permettre de s'orienter, de se reconcentrer sur lui même.
Isabelle lit en fronçant les sourcils. Pour évaluer un état de coma, on utilise, coïncidence, le Score de Glasgow...
"Le score de Glasgow compte 15 points lorsque l'on est conscient, et il est de 3 lorsque le patient est en coma profond. Entre les deux il y a des variations de score.
Il faut savoir qu'il existe différents stades de coma :
Stade 0 : conscience normale
Stade 1 : obnubilation-coma vigile"...
Isabelle saute la suite, puis s'arrête sur la phrase suivante !
"Le stade du coma n'est pas un critère d'appréciation fixe. Le coma est un continuum évolutif entrecoupé de périodes de stagnation de durée variable, constituant ainsi des paliers."
Ainsi, tout peut changer d'un moment à l'autre! Rien n'est figé, rien n'est sans espoir.
Isabelle retrouvera, elle en est sûre, son Brian tel qu'elle l'a connu.
Mais en attendant, il va falloir trouver. Trouver qui le menace toujours, et viserait, également, Ostrali.
***
Dans la demeure de Dimitri, Vivien se sent vraiment bien. Accueilli comme un roi. Dimitri est l'associé qu'il lui faut pour mettre en place ses projets. Quelqu'un qui connaît le terrain. Qui est efficace.
Vivien attend de recevoir les coordonnées de son compte collecteur.
Son portable émet une sonnerie légère : un sms. Un moyen de communication discret, pense-t-il. C'est bon. La somme vient d'arriver au Luxembourg.
Vivien s'assoit devant son ordinateur, se connecte sur internet. Il pénètre sur le domaine crypté qu'il a mis en place. Toutes les informations sont là. Vivien applaudit.
La caméra placée dans sa chambre a enregistré ses mouvements. Elle ne peut permettre de lire son écran : trop lointaine, trop cachée pour cela. Mais Dimitri, qui l'observe, peut facilement déduire de son comportement que Vivien est satisfait. Très satisfait, même. Vivien griffonne une information sur son calepin.
Ce soir, au dîner, Vivien fera la fête, se dit Dimitri. Avec Natacha, Martina et les autres. On fouillera sa chambre pendant ce temps.
Et puis sa nuit se terminera à la cave...
Dimitri aime les méthodes simples : les coups, les estafilades, la peur du couteau et le manque de sommeil. Ca suffira. Le petit idiot ne tiendra pas longtemps. Dans vingt-quatre heures au plus, il aura accès au compte de Vivien...
*
Quelques heures plus tard, Vivien, dans la cave, ne comprend rien à ce qui lui arrive. A moitié soul, désorienté, la terreur commence à l'envahir...
Il ne tiendra pas longtemps en effet. Douze heures d'angoisse avant de céder, convaincu que Dimitri lui accordera la vie sauve en échange.
*
Le lundi matin, Dimitri contacte la Banque Transatlantique du Luxembourg. Il possède l'ensemble des codes d'accès nécessaires. La banque ne fait aucune difficulté et procède au transfert demandé, dans la région d'Odessa.
Les précautions de Vivien ont bien servi.
Personne ne retrouvera l'argent perdu issu du splendide travail de Manu.
Personne ne retrouvera Vivien, non plus.
Il dort là, sous les arbres de la forêt. Tout près du complexe immobilier dont il a tant rêvé.
IX. A.N.G.R
Assise au pied du Grand Buddha, Fumiko attend. Elle ne sait pas trop quoi. Un peu de calme peut-être.
Quelques visiteurs passent, les feuilles des arbres bruissent doucement. Fumiko est allée un peu plus tôt au temple, tirer le bâtonnet qui devait lui prédire sa chance. Elle a eu le numéro deux. Un bon présage, mais avec une large marge d'incertitude. Elle n'est pas vraiment plus avancée.
Qui pouvait prévoir que deux être aussi indépendants arriveraient ainsi à se piéger l'un l'autre? La voilà prisonnière d'Ostrali, et son geôlier est a plus de dix mille kilomètres de distance...
Qui lui permettra de récupérer les clés de sa cellule? Où sont-elles, d'ailleurs?
Fumiko ferme les yeux et se fond petit à petit dans la pénombre. Elle ne fait qu'un avec la statue. Il faut qu'elle prenne sa décision...
Quand dix minutes plus tard elle se lève, les promeneurs interdits sursautent en s'apercevant de sa présence. Elle était si calme qu'elle en était presque devenue invisible. Il fait presque nuit.
Fumiko est décidée. Elle ne veut pas perdre Ostrali. Elle va prendre un congé sans solde et repartir. Quitte à y perdre ses économies.
A Delmas, c'est encore le début de la matinée. Au même moment, Ostrali s'est assis sur le banc, près de la vigne vierge. Il pense à Fumiko.
***
A l'Hôtel des Grands Hommes, ce matin, beaucoup arrivent en retard faute de pouvoir se garer. C'est comme cela depuis l'inauguration du Leviathan Thot, oeuvre sculpturale d'Ernesto Neto hébergée au sein même du Panthéon.
Ostrali y voit, lui, un symbole, un clin d'oeil de la fortune. Le Léviathan, lui et ses collègues l'affrontent tous les jours...sous la forme d'un monstre fait de mots, d'intentions mauvaises et de haine de l'autre.
Et qu'il soit mis en scène par un monsieur, dont finalement, le nom francisé ne serait autre que e.net l'amuse beaucoup.
Un coup de coude de Hartmund le tire de sa rêverie.
- "C'est à toi!"
Ostrali se secoue et prend la parole. Il lit, intégralement et sans commentaires, le message de Brian :
- "Ostrali. Menace sur ta vie. J'ai trouvé trace de Lucille. Tout ça tourne autour de "A.N.G.R.9." Ne sais pas ce que c'est. Nom de code d'une opération? Abréviation pour "Angry"? Crois être moi-même sous surveillance. J'ai l'impression que mes codes d'accès ont été craqués. Si problème, je passerai par Isabelle, mon amie."
Il s'arrête là.
- "A.N.G.R.9. Quelqu'un connaît?"
Eudo se gratte un instant le bout du nez. Il répond, avec son accent à couper au couteau :
- "Bien sûr! ANGR, pour "ANimal Genetic Research". C'est un programme scientifique de très grande ampleur. Suivi par la F.A.O..."
- " La Food and Agriculture Organization of the United Nations", rajoute Ostrali devant l'air interrogateur de Manu."Organisation des Nations Unies pour l'Alimentation et l'Agriculture..."
- "J'avais compris, merci!", boude Manu.
Les différents interlocuteurs se regardent, autour de la table :
- "C'est un gros truc. Un très gros truc", dit Knopfles.
- " T'as fauché des O.G.N.?", lance Hartmund en direction d'Ostrali.
- " T'as fait un stage à la F.A.O.?" rajoute Eudo à l'attention de Manu.
Le neveu et l'oncle se regardent un instant, puis acquiescent ensemble:
- "Ben oui..."
- "Ben oui quoi? Les O.G.N ou la F.A.O.?
La réponse vient en choeur :
- "Les deux..."
Pendant que tous éclatent de rire, Eudo rajoute :
- "Il faudrait vous inventer, si on ne vous avait pas... Mais pourquoi vouloir te tuer pour cela, Ostrali?".
C'est la vraie question. Le silence retombe.
***
- "Septembre 2007, Interlaken, Switzerland..."
Ostrali regarde, sur le net bien sûr, les lieux et dates du "First International Technical Conference for AnGR" : la première conférence internationale AnGR.
Il se documente sur ce programme énorme, qui a déjà formé ou aidé financièrement plus de 156 pays. Son but : assurer la pérennité d'une biodiversité menacée.
Ostrali continue à lire tout haut :
- " 30% de nos ressources alimentaires proviennent de quarante espèces domestiques, qu'il s'agisse de mammifères ou de volailles. Quarante espèces, mais plus de 5000 races adaptées aux différentes conditions climatiques et environnementales. 30% de ces races sont appelées à disparaître prochainement, menaçant ainsi la survie des exploitations et la sécurité alimentaire..."
Ostrali est fondamentalement sensible à ce genre de sujet. Il faut dire que les actions des "agro-mondiaux", comme il les surnomme - ces grandes sociétés dont le but majeur lui semble bien de faire acheter très cher, à de pauvres gens, des semences valables une seule année - l'ont toujours irrité.
C'est aussi pour cela qu'il n'a pas hésité à faucher des O.G.N., il y a de cela quelques années : pour contrer leur pouvoir et leur arrogance. Depuis, il a mis de l'eau dans son vin : son métier lui fait penser que la recherche scientifique a aussi du bon... Il n'a plus d'opinion vraiment fixée.
Ceci dit, plus il lit d'informations sur l'AnGR, plus il souscrit au programme. Et moins il voit en quoi cela pourrait le concerner directement. Il y a aussi ce "9" qui l'intrigue . Brian a parlé d'AnGR 9, or l'AnGR en est à sa première conférence internationale... Neuvième année d'existence, peut-être? Il vérifie : le programme semble dater de 1996...
Il retourne dans la cuisine, où Manu fait une petite pause. Ostrali se verse un peu de café froid.
- "C'était quoi, ton stage à la F.A.O.?"
Manu le regarde d'un air vague :
- "Du contrôle de gestion, pourquoi?"
- "Tu fais toutes les organisations internationales, comme ça?"
- "Mais non, c'est par la fac que je l'ai eu, celui-là. Et après, un type qui nous avait apprécié nous a recommandé à un collègue. A l'Unicef. C'est tout!"
- "Pourquoi nous? Tu passes au pluriel de majesté, maintenant?"
- "On était trois stagiaires dans ce service : moi, Fred et Vivien..."
Ostrali avale de travers :
- "Encore Vivien?"
- "Ne te mets pas martel en tête... On était plein à rêver de partir à Rome, il y en a eu trois de retenus, c'est tout. C'est la fac qui a choisi. Et durant toute la durée du stage, on a photocopié et mis en forme des présentations... Pas de complot possible derrière ça!"
Ostrali retourne à sa souillarde. Et lance tous ses programmes à la chasse de l'AnGR. La menace qui pèse sur lui ne vient peut-être pas de choses qu'il sait. Mais plutôt de choses qu'il pourrait découvrir...
***
Laura, au 22, avenue de Saxe, est en train de faire le tour du propriétaire : Vivien n'a emporté que l'essentiel. Ses peintures, sculptures et autres objets de valeur sont toujours là.
Il faudra penser à les récupérer. Mais plus tard, avec prudence...
Pour l'instant, Laura vérifie que rien de compromettant ne traîne, de façon visible, chez Vivien. Elle sait par le gardien qu'aucun policier n'est passé fouillé le lieu. Peut-être dans l'espoir de ne pas effrayer un Vivien sur le retour? Il n'était après tout accusé de rien, au moment de son départ. L'appartement est fermé, c'est tout. Et bien sûr, elle a la clé.
Laura a appris la fin de Vivien. Cela ne l'a pas attristée. Laura s'en fiche : il y a longtemps qu'elle a appris que ce qui compte, c'est avant tout de sauver sa peau. Le reste...
Laura tourne son fin visage de chat vers la porte. Un bruit? Non. On monte au pallier supérieur. Fausse alerte.
Laura tombe sur quelques articles de journaux, soigneusement pliés dans un répertoire téléphonique purement décoratif : Vivien conservait tout sur informatique, apparemment.
C'est une enquête, signée François Groloux.
Vivien a surligné les passages concernant Ostrali Neuvicq, dit "le voyant du net". On y parle aussi de Brian Dow, et de son accident. Puis de fausses factures.
Intéressant. Vivien ne lui avait jamais parlé d'Ostrali Neuvicq. Elle ne savait pas qu'il le connaissait.
Pour l'instant, ce n'est pas le sujet de Laura. Elle empoche les coupures de presse, reprend son manteau dernier chic, rejette en arrière ses cheveux blonds. Elle sort discrètement.
Tout est en ordre. Le patron sera content.
*
Installé à son bureau, François Groloux est tout content de cette trêve inespérée : depuis un bon moment, il n'a pas arrêté de courir à droite à gauche.
Les enquêtes, c'est passionnant, certes. Mais Groloux, bien qu'il ne le dise jamais, sent aussi le poids de l'âge sur ses épaules. Et dans ses jambes. Il a une mauvaise circulation.
Groloux soupire, et sort allumer sa pipe dans le couloir fumeur. De temps en temps, cela lui fait du bien. Et puis la pipe, ça va bien avec sa moustache, se dit-il. Chacun ses petites coquetteries, n'est-ce pas?
Il y a un moment qu'il n'a pas eu de nouvelles d'Ostrali. Il revient s'asseoir et décroche son téléphone :
- "Allô, le voyant du net? C'est pour un horoscope..."
Ostrali rit à cette blague convenue. Ca c'est du Groloux tout craché. D'abord il vous donne un surnom, et après il s'en moque comme si c'était vous qui l'aviez choisi...
Ostrali raconte un peu tout : l'état de Brian, leurs espoirs, l'histoire de l'AnGR...
Groloux se montre très intéressé. Comme d'habitude. C'est un de ses dons principaux : savoir donner aux gens le sentiment qu'ils sont intéressants.
Mais il a aussi son opinion à apporter :
- "Tu ne crois pas que c'est un peu une usine à gaz, ton idée? Penser qu'on pourrait vouloir te tuer pour quelque chose que tu pourrais trouver?"
Groloux est quelqu'un de très concret. La poésie, il la réserve à ses conquêtes. Il continue :
- "Ce truc, ça me rappelle autre chose. A une lettre près. Parce que l'A.N.G.R.C 9, je connais très bien... "
- "Et alors, c'est quoi?"
- "Un modèle d'émetteur radio."
- "Tu tiens ça d'où?"
- "De mes enquêtes dans ta région. Quand je travaillais sur la Résistance dans le Sud-Ouest. Des A.N.G.R.C. 9, on en rêvait à Chaban, à Lalinde, ailleurs. Un des meilleurs émetteurs de la Seconde Guerre Mondiale..."
Ostrali ne sait pas trop quoi faire de cette information-là, non plus. Il n'était pas né à l'époque. Il met le tout dans sa poche et son mouchoir par dessus.
- "Tu passes bientôt?"
- "Oui", répond Groloux. "Dans le courant de la semaine prochaine."
***
Dans le bureau de M. Konami, c'est la tempête.
Sa meilleure collaboratrice veut le quitter!
Bien qu'il ne le lui ai jamais dit, M. Konami se repose entièrement sur Fumiko et la respecte énormément. Il lui fait une totale confiance... tout en conservant une attitude très froide envers elle, afin de ne pas risquer de la rendre prétentieuse, n'est-ce pas?
Alors, là, c'est la douche froide.
M. Konami refuse d'envisager un quelconque départ. Ca le met très très en colère. Il le lui dit. Vertement.
M. Konami n'aurait pas du...
Fumiko vient de partir en claquant la porte, une réaction impensable chez cette fille têtue, mais bien élevée.
M. Konami se passe la main dans les cheveux. Il est tard. Il décide d'aller s'offrir une bonne bière bien fraîche, et de remettre tout cela à plat.
Pendant ce temps, Fumiko, en rage, fulmine dans le train pour Kamakura. Après tant d'années de bons et loyaux services, être si mal traitée!!
Fumiko commence déjà à rédiger mentalement sa lettre de démission. Elle en a même oublié Ostrali.
***
L'ensemble des routines informatiques d'Ostrali tourne à fond. Outre les programmes habituels, de suivi de blogs, de chats, de recherche aléatoire de contenus litigieux, Ostrali a lancé en grand l'enquête sur l'AnGR.
Dans la souillarde, bien au frais dans cette journée d'été, Ostrali se concentre sur les résultats des recherches. Une sélection d'éléments infiniment longue, où sont présents non seulement le terme AnGR, mais les thématiques, les évocations, l'ensemble des champs lexicaux qui peuvent lui être associés. Le tout hiérarchisé par degré de pertinence.
La pertinence, pour Ostrali, a un sens bien particulier : pour lui, le document le plus pertinent est celui qui sent le plus le crime. Cela aussi, ça s'analyse : les mauvaises intentions, les complots, les projets néfastes utilisent des termes particuliers... ou pèchent par omission, en ne réussissant pas à employer ceux qui leur donneraient un air innocent.
C'est ainsi, qu'avec le flair de l'expérience, il se penche avec l'aide de Fili - qui jette un regard intéressé à l'écran - sur un extrait de note interne, apparemment. Le texte n'était pas à proprement parler disponible sur le web, il a simplement du transiter par mail, une seule fois.
Mais pour peu qu'on sache les manipuler, les serveurs vous livrent tout.
Ostrali commence sa lecture, en page deux de la note , par la phrase qui lui apparaît en fluo sur l'écran . " UNE MENACE POUR NOTRE RENTABILITE - DETRUIRE L'AnGR ".
***
Laura, allongée sur son canapé, fume en regardant le plafond. Elle a l'air à la fois calculateur et fatigué. En ce moment, elle fait bien plus que sa jeune trentaine. Elle semble âgée... C'est surtout son regard.
- "J'en ai peut-être trop vu", se dit-elle à voix haute en exhalant une bouffée.
Laura se reprend vite et se secoue. Pas le temps de s'apitoyer, il faut y aller.
Elle se lève, fait son choix avec soin parmi les vêtements de marque qui encombrent sa penderie - une pièce entière à elle toute seule. Se maquille avec une aisance de professionnelle.
Ce soir, elle se montre chez Drouot. Lors d'une vente d'objets d'art exceptionnelle. Elle doit être à son avantage, marquer les esprits des futures relations qui viendront par la suite alimenter son business.
Car Laura achète et vend, dans différents lieux plus ou moins confidentiels, tout ce qui se rapporte à l'art. Elle est connue dans ce milieu, où on la respecte.
Laura s'y connaît, et étonne parfois plus d'un expert. Par le côté encyclopédique de ses connaissances, surtout : Laura n'a pas, comme tant d'autres, une époque ou un type d'objet préférés.
Laura connaît tout. Et elle n'aime rien.
***
M. Konami regarde le fond de son verre : alcool clair dilué dans l'eau bouillante. C'est très bon.
Dans le bar où il se trouve, seules des tables pour deux personnes font le tour du gigantesque "U" que forme la salle. Un peu éméché, il considère cette construction gigogne: un "U" de banquettes, un "U" de tables, un "U" de chaises, un couloir puis pour finir un bar en "U".
M. Konami se dit qu'il serait peut-être temps de reconsidérer les choses un peu plus calmement. Fumiko Tsuchya a été sa meilleure recrue depuis plus de vingt ans. Il serait dommage de laisser les choses se gâter ainsi... Mais son exigence de prendre un congé sans solde d'une durée inacceptable, vu l'importance de son poste, l'a fait voir rouge. Il doit éclaircir tout cela.
Revenu au bureau, détendu par l'alcool, M. Konami fait une chose dont il ne se serait jamais cru capable. Il attrape, par la manche, Isabelle qui passait dans le couloir - visite bimestrielle oblige -, l'entraîne dans son bureau, et entame en anglais un interrogatoire en bonne et due forme. Isabelle, un peu surprise, se fait résumer la situation. Elle comprend vite l'enjeu dudit congé sans solde, et l'explique, de but en blanc, à M. Konami.
Trois quart d'heure plus tard, tous deux se séparent très contents, avec l'air de conspirateurs.
Et réussissent à tenir leur langue jusqu'au lendemain.
C'est ainsi que ce matin, convoquée par un M. Konami à l'air très sérieux, à qui elle compte bien remettre immédiatement sa lettre de démission, Fumiko se voit offrir une nouvelle attribution.
- "Il y a longtemps que Kitamoda pense à vendre sur le marché français, après s'en être inspiré depuis toujours. Nous souhaitons rechercher un espace de présentation pour nos créations, peut-être dans un grand magasin pour commencer. Nous avons pensé à vous en raison de votre connaissance de la langue..."
Fumiko, qui était raide comme un passe-lacet, se détend. Aller en France tous les deux ou trois mois. Tous frais payés. Pour une durée d'une semaine à dix jours chaque fois. Mais si ce n'est pas le bonheur, alors où se cache-t-il?
Fumiko ouvre la bouche. Au lieu des remerciements tant attendus, M. Konami n'entend qu'une phrase :
- "Il est bien évident que, vu cette augmentation de ma charge de travail, vous avez pensé à une augmentation?"
M. Konami se renfrogne, puis sourit intérieurement. Il aurait du connaître sa réponse. Après tout, c'est lui qui l'a choisie pour mener la barque, non?
La discussion commence.
***
Groloux, concentré, s'est installé à la petite table de son studio parisien. Les sourcils froncés, il relit le message de Brian :
- "Ostrali. Menace sur ta vie. J'ai trouvé trace de Lucille. Tout ça tourne autour de "A.N.G.R.9." Ne sais pas ce que c'est. Nom de code d'une opération? Abréviation pour "Angry"? Crois être moi-même sous surveillance. J'ai l'impression que mes codes d'accès ont été craqués. Si problème, je passerai par Isabelle, mon amie."
Le message lui semble incomplet, et en même temps bien long pour un si petit post-it. Il a du être fait en situation d'urgence... mais Groloux est persuadé qu'il ne fait qu'annoncer d'autres informations. Que Brian a peut-être essayé d'envoyer à Isabelle - mais où sont-elles? A moins que le sabotage du véhicule ne soit survenu trop tôt. Ou à temps, ça dépend de quel côté on se place.
Groloux a appris, par Ostrali, qui est, ou qui était, Lucille. Et plus il le lit, moins il aime ce petit mot. Il le sent dangereux, non seulement parce qu'il parle d'un complot contre Ostrali, mais aussi parce qu'il fait ressortir de l'eau un noyé devenu depuis fantôme. Une Lucille qui hante Ostrali et pourrait, il le sent, lui faire autant, voire plus de mal qu'un attentat bien réel.
Et puis tout cela ne colle pas. Il n'arrive pas à associer dans son esprit une Lucille disparue il y a plus de vingt ans à un projet AnGR aussi futuriste, un projet qui pense à ce que nous serons dans vingt ans? Le grand écart lui semble illogique. Les résurgences du passé et les projections du futur, Groloux n'aime pas les mélanger.
Il y a quelque chose qui cloche. Soit dans le message, soit dans la compréhension qu'il en a.
X. LAURA
Laura a fini sa représentation chez Drouot. Elle n'a rien acheté aujourd'hui : elle a virevolté, s'est arrêtée devant des vitrines, a exposé à quelque dame ignorante l'intérêt des objets mis en scène... De façon si claire, si agréable, qu'elle a eu rapidement un petit attroupement autour d'elle.
Cela lui a permis de rencontrer deux personnes qui disposeraient d'objets intéressants. Et un commissaire priseur qui, apparemment, organisera bientôt une vente privée.
Les ventes privées... C'est ce que Laura préfère. De quoi travailler de façon confidentielle, sans attirer l'attention, et faire de belles affaires.
Tout pour qu'Il soit content.
C'est que Laura ne tire pas son train de vie brillant, qu'elle mène depuis des années, d'une fortune personnelle. Elle pourrait à la rigueur l'auto-financer, maintenant qu'elle a acquis un savoir-faire, un carnet d'adresse et des connaissances qui lui rapportent vraiment.
Mais pendant longtemps, elle n'a dépendu que de Lui.
Lui et son argent, Lui et son autorité, Lui et son exigence monstrueuse.
Laura l'indépendante, Laura au visage de chat, passe son temps à aller dans le sens d'un homme qui ne la voit presque jamais, mais la domine totalement. Personne ne s'en douterait.
Laura se lève le matin dans l'espoir inconscient qu'elle va, aujourd'hui, "bien" faire. Faire ce qu'Il attend.
Laura sait qu'elle Lui doit tout.
Pour l'instant, Laura pense à sa vente privée. C'est l'idéal pour aller un peu plus loin dans le trafic. Dans les grandes ventes, Laura achète et vend, et s'en tire bien.
Dans les ventes privées, depuis peu et sous Son autorité, elle s'essaye au blanchiment d'argent. Dangereux, mais très lucratif.
Acheter à un prix totalement surévalué une oeuvre mineure, la payer en liquide, partager, sous forme de commissions, le surplus avec l'organisateur de la vente...
Même en perdant plus de cinquante pour cent de la somme, l'intérêt de l'opération est majeur : cet argent de la drogue, de la prostitution et du meurtre se retrouve dans un circuit légal. Laura, en apparence, ne gagne sa vie que par le commerce d'oeuvres d'art.
IL sera content ce mois-ci. Son tuteur, son père adoptif, elle ne sait trop comment l'appeler... Son ancien amant aussi. Mais plus maintenant. Il la trouve trop âgée.
***
Manu le voit bien : Ostrali est dans son état des grands jours de traque.
Complètement ébouriffé, une Fili qui miaule de faim, une table de cuisine pleine de verres vides et de tasses de café à moitié terminées...
La ferme bucolique ressemble, pour l'instant, à un tripot crasseux.
Ostrali a du passer la nuit à veiller.
- "Un petit déjeuner pour le Tonton?"
Ostrali le fixe d'un oeil tout rouge de fatigue, mais sourit :
- "Volontiers. Je n'en peux plus. Mais je crois que j'ai mis un gros truc à jour. L' AnGR, le projet de la F.A.O..."
- "Oui?"
- "Ils ont une conférence à Interlaken en 2007..."
- "Et alors?"
- "Il y en a qui veulent la faire sauter..."
***
Groloux raccroche son téléphone. C'est intéressant, ce qu'Ostrali vient de lui raconter. Un projet secret visant à détruire le travail de la mission AnGR...
Mais pour l'instant, les éléments sont encore minces : quelques mails échangés, dont la provenance exacte est encore mal déterminée. Qui prouvent simplement que l'initiative approuvée par la F.A.O. gêne quelques "gros" de l'industrie agroalimentaire. Où plutôt, quelques personnes dans ce milieu-là.
Peut-être aimeraient-ils bien continuer à travailler tranquilles sur leurs semences et cheptels transgéniques? Devenir les leaders mondiaux de LA race de bovins subsistante, après l'élimination progressive, par le marketing ou d'autres arguments de persuasion plus forts, de toutes ces vaches rustiques, peu chères, et surtout qui ne passent pas par eux?
Va-t-on finir par n'avoir plus qu'une seule race de chaque espèce, qui ne mangerait qu'un seul type de plantes, lesquelles n'accepteraient qu'un seul genre d'insecticide?
Qui ne seraient vendus que par une seule firme?
- "C'est de la science-fiction," se dit Groloux.
Mais il n'en est pas si persuadé que ça. L'expérience lui a prouvé que les idées les plus farfelues, des fois, ne sont pas si éloignées de la réalité...
Groloux décide, pour commencer son travail, de rédiger un article sur la mission AnGR. Personne ne sait ce que c'est, apparemment. Et des fois, on peut quand même informer sur les actions louables, non?
- "Il n'y a pas que le crime et le terrorisme qui doivent faire recette, N... de D...!" s'écrie Groloux en tapant sur la table.
Mais là aussi, il n'en est pas si persuadé que cela. L'expérience lui a prouvé que les sujets qui marchent, souvent, ont à faire avec la mort...
***
Ostrali est content. Fumiko vient de l'appeler, et de lui annoncer la bonne nouvelle. Après l'avoir perdue, dans son idée, pour toujours, il se retrouve face à une situation simple, régulière même. Il la verra. Pas trop souvent, mais souvent quand même. Suffisamment pour que cela le déconcerte, lui qui à l'habitude de perdre ceux qu'ils aime.
Ostrali pense à ses parents, disparus alors qu'il fêtait ses vingt-trois ans. Un poids lourd, ça suffit pour tracer dans votre vie une cicatrice difficilement effaçable... Ostrali n'en parle jamais : après tout, il était déjà adulte, n'est-ce pas? Il n'est pas un malheureux tout petit orphelin... Mais c'est dur quand même.
Ostrali reprend, à côté de l'ordinateur, son livre un peu écorné :
"Pour ne pas voir la mort, nous nous construisons des barrières qui nous encerclent, nous étouffent et nous tuent..."
Le docteur Nepeu a bien raison. Il y a un moment qu'Ostrali étouffe. Il faut penser à une nouvelle vie. Et il est sûr que Fumiko en fait partie.
***
Ostrali, pour une fois, est en avance à la réunion Multilingual. Il en profite pour flâner tranquillement au Luxembourg, et s'arrête près de la fontaine. Un petit garçon pousse son voilier vers le milieu du bassin, s'étire, s'étire... Plaf! C'est gagné! La maman, qui bavardait en regardant ailleurs, arrive en poussant de hauts cris. Ostrali sourit et s'en va.
Il remonte la rue Soufflot, tout en réfléchissant. La chaîne d'informations qu'il a réussi, petit à petit, à assembler, le laisse bien penser qu'un programme d'élimination de la mission AnGR est bien en train de se mettre en place.
Avec une intention particulière concernant la conférence d'Interlaken. Mais il n'arrive pas à en déterminer la nature : "faire sauter", cela peut s'entendre au propre, comme au figuré. Les autres termes qu'il a pu relever sont du même tabac.
Ostrali regarde l'Hôtel des Grands Hommes. Il y passerait bien une petite semaine avec Fumiko...
Bon. Au travail.
- "Et voilà l'essentiel de ce que j'ai pu relever."
Ostrali termine son exposé devant les autres participants, à moitié convaincus.
- "O.K, Ostrali, il y a quelque chose qui se trame", lui dit Eudo."Mais est-ce que ça nous concerne vraiment?"
Ostrali est persuadé que oui. Dans la mesure où le complot ne peut pour l'instant, être traqué que sur internet. Il est donc de leur ressort, quitte à alerter les autorités compétentes plus tard.
- "Oui", dit Knopfles, "mais quel est le rapport avec toi, et Brian?"
C'est là que le bât blesse. Personne ne voit en quoi la question constitue une menace pour Ostrali. Lui non plus, d'ailleurs.
- "Ils ont pensé que tu risquais de les découvrir? Mais à ce jeu là, ils vont devoir éliminer beaucoup de monde, non?"
Ostrali en convient. Mais le sujet l'intéresse, le passionne, même. Il a déjà réuni pas mal d'informations sur les manipulations marketing qui sont en train de se mettre en place. Sur le rachat à bon prix de cheptels rustiques à des paysans pauvres, remplacés par des bêtes à croissance rapide. Payables mensuellement sur cinq ans...
- "On vous reprend votre vieux baril et on vous donne gratuitement la nouvelle lessive à l'essai...", murmure-t-il." Et puis un jour, y a plus qu'Unilever sur le marché... Et votre vache ne supporte pas la sécheresse..."
Pendant ce temps, à Delmas, pour la première fois, des cambrioleurs essayent de pénétrer dans la vieille maison. Au niveau du rez-de-chaussée. Près de la souillarde.
Mais la maison d'Ostrali n'est pas ce qu'elle semble être : elle recèle les systèmes d'alarme les plus sophistiqués. L'alerte est immédiatement donnée, alors que les portes blindées habituellement cachées par un trompe-l'oeil rendent cuisine et souillarde totalement hermétiques.
Il y a beaucoup trop de choses précieuses, ici, pour les laisser à portée du premier venu.
*
- "Quoi?" , hurle-t-IL à l'adresse de Laura.
Ce n'est pas souvent qu'IL est en colère, et la blonde Laura est dans ses petits souliers. Elle, si arrogante parfois...
IL est furieux. IL vient d'apprendre que le cambriolage chez Ostrali a échoué. Après une minutieuse préparation de plusieurs mois. Après le relevé de tous les systèmes de sécurité du jardin, et de ceux de l'entrée. Après la recherche de l'endroit stratégique, du point où chercher. Après tout cela, ils réussissent à échouer, et pire, à laisser un des cambrioleurs se faire bloquer entre la cuisine et la souillarde? Dans le sas constitué par les deux portes blindées?
IL est fou de rage.
- "Ce type a fait tomber un de nos sites les plus rentables. Il n'arrête pas de nous mettre des bâtons dans les roues. En plus tu sais qui il est, n'est-ce pas? Ce qu'il possède et les dangers que cela comporte pour nous?"
Laura acquiesce. Elle ne connaît pas tous les détails. Elle sait qu'Ostrali est une menace pour son mentor, et qu'il est quelqu'un de méchant. De néfaste. Qui ne lui veut pas de bien. IL lui a tout expliqué.
La fureur de l'un se transmet à l'autre, et c'est maintenant Laura qui est en rage. Elle a cru, par personnes interposées, pouvoir profiter du savoir d'Ostrali, pomper ses connaissances qu'elle considérait comme un dû.
Elle a eu Vivien, donc Manu, donc Ostrali.
Elle a essayé de revoir Brian récemment - c'était elle, la blonde du Queen Street Hospital -, mais n'a rien pu en tirer... et pour cause.
Elle a gagné de l'argent grâce à eux.
Et maintenant, elle les déteste. Même s'ils n'en savent rien.
***
- "Il est réveillé!"
Isabelle crie si fort dans l'écouteur qu'Ostrali est obligé de l'éloigner de son oreille. Elle est complètement survoltée.
- "L'hôpital m'a appelée! Il a ouvert les yeux! Il est réveillé!"
Ostrali est vraiment heureux. Il comprend qu'Isabelle se répète : que dire de plus? C'est comme une nouvelle naissance.
- "Tu y vas quand?"
- "Demain! J'ai pris mon billet."
Ostrali ne peut partir aussi vite. Demain, il y a l'interrogatoire du pauvre garçon. Celui-là, là, qui s'est fait coincer comme un idiot entre les deux portes à Delmas. Ostrali devrait prendre les choses au sérieux, mais il est mort de rire. Vraiment pas de chance!
Il se reprend.
- "J'essaierai de te rejoindre d'ici deux jours. Là, j'ai vraiment quelque chose d'important. Bon courage! Enfin, le courage, tu n'en auras pas besoin. Bonnes réjouissances, plutôt..."
- "Tu sais, je ne sais pas dans quel état je le trouverai... Etre réveillé, ça ne veut pas dire avoir retrouvé toutes ses facultés..."
- "Ne t'inquiète pas. Je suis sûr que tout ira bien."
Ostrali raccroche et se met à faire le tour de sa cuisine, Fili sur ses talons. Qu'est-ce qu'ils pouvaient bien chercher ici? Est-ce en rapport avec l'AnGR? Qui d'autre pourrait être intéressé à visiter cette vieille demeure truffée de contrôles électroniques, mais sans objets de valeur à part des ordinateurs si sophistiqués que nul ne saurait à qui les revendre?
Il se demande. Quelqu'un qui connaîtrait son métier saurait aussi qu'on ne peut pas tirer beaucoup d'information de son matériel : rien n'est enregistré sur place. Aucune information. Il faudrait pour cela pouvoir pénétrer sur le serveur central, qui est bien loin d'ici...
- "On va attendre demain,pas vrai, Fili?"
La chatte émet un petit miaulement et vient se rouler en boule sur ses genoux, ses pattes paluchant avec amour le vieux pantalon en velours côtelé d'Ostrali. C'est son préféré.
- "A moi aussi, c'est mon préféré.." soupire Ostrali. "Mais pour pas longtemps", rajoute-t-il en regardant les fils qui s'échappent du pauvre pantalon, écharpé jour après jour par les amoureuses griffes de sa féline compagne.
*
L'interrogatoire du contrevenant -comme l'appelle Ostrali- n'apporte pas les lumières espérées.
Il a été recruté pour l'occasion, par quelqu'un qui connaissait une fille qui cherchait... Bref, il ne sait ni par qui, ni exactement pourquoi.
Ce qu'ils devaient chercher? Le jeune homme est discret. Un matériel, une sorte d'unité centrale, peut-être... Des papiers. Il ne peut pas en dire plus, ce n'est pas lui qui était chargé de reconnaître l'objet en question.
Pourquoi est-ce qu'on l'a recruté?
Le jeune homme se rengorge. Parce qu'il est un spécialiste des systèmes de sécurité, dit-il. Rien ne lui résiste.
Ostrali éclate de rire derrière la glace sans tain. Peut-être dans les résidences secondaires en bout de plage, se dit-il. Mais pas à Delmas.
Personne ne peut y pénétrer sans lui, une fois les alarmes activées.
... C'est ce que le commanditaire du cambriolage est justement en train de se dire.
Sans Ostrali, ça n'a pas marché. Mais avec lui? En tant qu'otage?
Pour l'instant, il trouve l'idée risquée. Le tout est de savoir pour combien de temps.
***
Dans la chambre du Queen Street Hospital, Alison Rodger regarde Isabelle tenir la main de Brian. Elle est émue. Elle en a vu, des malades... Mais cela n'empêche pas.
Assister au réveil d'un homme sortant du coma, c'est un peu comme leur victoire à tous : les médecins, le personnel, la famille ou les amis. Même s'ils n'ont rien fait d'autre que les gestes qui s'imposaient. Même s'ils sont payés pour cela.
Brian éprouve de très grandes difficultés à parler. Les mots virevoltent devant ses yeux, passent, s'éloignent... Il n'arrive pas à les saisir.
Curieusement, il a l'impression qu'il arriverait bien mieux à écrire. Il réussit à articuler le mot "stylo" : Nurse Rodger se précipite. Mais une fois le stylo en main, il lui échappe vite.
C'est Isabelle qui a l'idée, et qui lui met sur les genoux son petit ordinateur portable. Brian sourit. Il essaye, d'un doigt. Ca marche. Lentement, mais ça marche.
Il commence à taper :
- "conversation homme + femme bar citizen's"
- "ostrali le tient par un document"
- "veulent le faire disparaître"
- "Faire disparaître qui," dit Isabelle, "Ostrali ou le document?"
- "nsp", tape Brian
- "Tu sais qui ils sont?" rajoute Isabelle
- "non... carte bleue au nom de Lucille.."
Isabelle ne sait pas qui est Lucille. Mais elle a vu le message sur le post-it. Elle comprend que c'est très important. Elle voudrait bien en savoir plus, mais Brian est épuisé. Il ferme les yeux et l'ordinateur tombe presque de ses genoux.
Nurse Rodger s'approche et l'aide à mieux s'allonger. Elle fait signe à Isabelle. Il faut le laisser.
Isabelle embrasse doucement Brian et sort . Elle jette un coup d'oeil à la porte : c'est bien, la garde a été doublée. L'agent Burns, qui fait un grand sourire à Mrs Rodger, à droite. Un petit nouveau à gauche. De bonne humeur, elle lui demande son prénom. Il s'appelle Felix.
Isabelle allume son portable dès sa sortie de l'hôpital. Elle appelle Ostrali et lui raconte les premiers pas de Brian.
***
Ostrali et Groloux devisent sous la tonnelle. Les informations transmises par Isabelle sont à la fois inquiétantes et vagues. Ostrali ne voit pas à quoi elles font référence.
Quand à la carte bleue au nom de Lucille... Il doit bien en exister plusieurs, des femmes qui portent ce nom-là, non?
Mais cela fait beaucoup de coïncidences. Et ni Groloux ni Ostrali ne les aiment.
- "Tu as continué sur l'AnGR?"
- "Oui. Il y a effectivement quelque chose qui se met en place pour discréditer la conférence d'Interlaken. Faire courir des bruits, essayer de piéger les principaux responsables. Que ce soit au niveau des moeurs ou de l'honnêteté...."
- "Pas d'intention criminelle?"
- "A proprement parler, non. Mais j'ai transmis l'info à la police, et aux organisateurs. Cela ne me concerne plus depuis hier."
Groloux réfléchit et tire sur sa pipe.
- "Donc, rien sur toi de ce côté-là... Mais tu possèdes un document gênant, et tu ne sais pas de quoi il s'agit..."
- "Exactement!"
- "Parle-moi de Lucille..."
Ostrali entame, pour la première fois devant un tiers, le récit qui le hante depuis longtemps :
- "C'était ma soeur adoptive. En fait, mes parents l'ont d'abord reçue en tant que famille d'accueil. Elle était à la D.D.A.S.S. Enfant d'une mère seule qui éprouvait d'énormes difficultés à s'en occuper.
Je crois qu'après le décès de la mère a été confirmé. Elle n'avait qu'un oncle ou un grand-oncle, qu'on ne retrouvait pas. Elle est restée avec nous."
- "Et?"
- "Et un jour elle n'est pas rentrée de l'école. Le lendemain, on a volé sa malle, dans notre maison."
- "Sa malle?"
- "Oui. Elle la tenait de sa mère qui lui avait dit de bien la cacher. Elle y tenait beaucoup."
Groloux mâchonne le tuyau de sa pipe. Il a entendu parler de bien des rapts, mais jamais d'un où le ravisseur serait revenu prendre les bagages des enfants.
- "Ostrali?"
- "Oui?"
- "Pourquoi est-ce que tu te sens coupable?"
- "J'étais allé au foot cet après-midi là. Si j'étais rentré avec elle..."
- "Tu avais huit ans, non? Même si tu avais été là, tu n'aurais rien pu changer..."
Ostrali se revoit, petit garçon inconsolable après la disparition de Lucille. Et tout à coup, ce petit garçon-là, il a envie de le prendre dans ses bras et de lui dire :
- "Ce n'est pas ta faute. Surtout pas ta faute."
Ostrali relève les yeux et sourit. Il regarde Groloux. Ca va mieux. Beaucoup mieux.
XI. « MULTILINGUAL 10 »
- "On va l'enlever. C'est lui qui va nous dire où ça se trouve."
- "L'enlever?". Les yeux de Laura se sont rétrécis comme ceux d'un chat en pleine lumière.
- "Ca te fait peur?". IL la regarde d'un air hautain, presque méprisant.
- "Non. Je pensais aux risques, c'est tout..."
- "Penser, c'est moi qui m'en occupe!"
La réponse est arrivée, cinglante. Elle LE déteste, quand IL est comme ça.
- "Tu ne vas pas faire de sensiblerie, non? Tu sais ce qu'il t'a fait?"
Laura ressasse l'histoire qu'IL lui raconte depuis si longtemps. Qu'Ostrali est à l'origine de son exil. Que c'est sa faute à lui, si elle est si seule aujourd'hui. Seule, et dans Ses mains à Lui.
Elle relève les yeux d'un air dur.
- "Il n'y a pas de problème. Je vais tout organiser."
IL la regarde sortir avec un petit sourire. IL est fier de ce côté sans pitié qu'IL a su faire naître chez elle. Sa créature. Sa Laura.
***
Brian se remet doucement. C'est physiquement que c'est le plus dur. Bouger. S'orienter. Garder son équilibre.
Isabelle est là. Elle a pris le temps : elle sait ce qu'elle veut maintenant. Elle veut Brian, et pour longtemps.
Ils discutent ensemble.
- "Comment tu es tombé sur ces gens-là?"
- "Par hasard. En sortant avec un de mes copains, Ballantines."
Il continue :
- "C'est drôle, tu vois? Je passe mon temps sur les systèmes les plus sophistiqués. Et l'info importante, je la trouve au coin de la rue. Au coin du bar, plutôt..."
- "Qu'est-ce que tu as fait? Comment t'ont-ils ciblé?"
- "J'ai essayé de les suivre. Mais je ne suis pas un pro de ce genre de chose. Ils ont du me repérer. Voir qui j'étais. En déduire mes liens avec Ostrali. Ce qui est sûr, c'est qu'ils sont dangereux. On le sait, maintenant..."
- "Qu'est-ce qui va arriver à Ostrali?"
- "Rassure-toi. Il est bien protégé. Sa maison est un vrai bunker."
Isabelle et Brian se remette à penser à eux. Ils s'embrassent.
Dehors, la Nurse Rodger et l'agent Burns se sourient aussi. Ils vont se marier. C'est décidé. Dans six mois.
***
A Paris, Groloux s'inquiète. Cette histoire de Lucille, de document caché, il la sent mal.
Groloux a le flair. Et aussi très une longue expérience qui, peu a peu, s'est condensée en une intuition sans failles.
Il appelle Ostrali régulièrement. Celui-ci, nonchalamment, le rassure.
- "Ne t'inquiète pas! Personne ne peut rentrer chez moi! Tu le sais bien!"
Oui. Mais ailleurs? Sur la route? Au café? A Paris?
- "Qu'est-ce que tu veux qu'ils me fassent? S'ils cherchent un document chez moi, ils ne vont pas essayer de m'éliminer sur la route!"
Groloux voudrait encore plus de sécurité. Il souffle une idée à Ostrali :
- "Porter une alarme sur moi? Tu rigoles? ... Bon, si ça peut te rassurer..."
Groloux en rajoute une autre. Ostrali répond aussitôt !
- "N'importe quoi! Mais tu sais que c'est plutôt drôle, comme idée?"
Groloux raccroche, satisfait. S'il trouve ça drôle, Ostrali le fera. C'est sûr.
***
A Tokyo, sur l'avenue Omote-Sando, Fumiko erre un peu à l'aveuglette. Elle ne se sent pas vraiment bien, ce n'est pas habituel chez elle.
Elle part à Paris dans deux semaines. Et cela lui parait horriblement long.
Elle a eu Ostrali au téléphone il y a peu. Mais n'en a pas retiré le plaisir attendu. Quelque chose ne va pas.
Est-ce qu'il ne l'aime pas?
Va-t-il lui dire de rester ici?
Ou y a-t-il autre chose? Isabelle lui a un peu raconté le réveil de Brian.
Fumiko décide de rentrer chez elle. Elle descend dans le métro, change à Shibuya, direction Yokohama.
Elle ne regarde pas grand chose.
Chez elle, elle salue à peine sa mère, va se pelotonner dans son coin favori. Elle s'allonge et pose, sur ses genoux repliés, son lecteur de DVD portable. Elle ne regarde toujours rien.
Fumiko a peur.
***
Laura, roulée en boule sur son splendide canapé, se ronge les ongles.
On ne s'y attendrait pas, à la voir si sûre d'elle, si élégante. C'est une habitude qui revient quand elle a mal. Ou qu'elle se sent mal.
Discuter avec Lui l'a perturbée.
Elle sent la façon dont Il la manipule, sans pouvoir pourtant y échapper. Elle ne Lui fait pas confiance, et pourtant elle n'a jamais remis en question ce qu'Il lui a appris, enfant, et qu'elle a accepté à l'époque comme une vérité. La vérité.
Appris que, si elle se trouvait maintenant avec Lui, contre sa volonté à elle, et sans autre famille, c'est à cause d'Ostrali. Un Ostrali qui avait tout fait pour qu'elle parte, afin de préserver ses privilèges d'enfant unique.
Appris qu'Il avait été obligé, forcé de la récupérer, et que sinon elle se serait retrouvée en foyer d'accueil.
Appris que pour tout cela, elle pouvait quand même remercier son oncle, non? Et lui accorder ses faveurs...
Lui. Il s'appelle Laurent Mauvert, au fait. Mais pour elle, il n'a pas de nom.
Laura vient de se faire saigner le doigt.
Elle étouffe un gros mot et attrape son sac à main, y cherche un mouchoir. Le sac tombe, son contenu se répand. Son passeport, récemment utilisé, s'ouvre de lui même sur la photographie de son visage de chat.
On y lit :
LUCILLE MARIE LAURA NEUVICQ
née à Périgueux (24).
*
Ostrali, en cette fin de journée, descend la rue Soufflot. La réunion vient de se terminer. Rien de bien neuf pour l'instant : surtout la mise en place de nouvelles procédures pour mieux diffuser l'information au niveau de l'Europe de l'Est.
Ils viennent d'accueillir dans le groupe une nouvelle multilinguiste, Marina. Très compétente. Ostrali aime bien ce genre d'intelligence.
Il hèle un taxi, s'y assoit. Ostrali retourne tranquillement gare Montparnasse, attendre son train...
Il lui faut un bon moment pour s'apercevoir que le taxi se déroute insensiblement. Et quelques secondes pour réaliser qu'il est l'objet d'un enlèvement.
Dans le camion aux vitres sans tain, où on vient de le pousser, il entend une voix agréable, masculine, lui dire :
- "Bonsoir, Monsieur Neuvicq. Il y a un moment que je souhaitais vous rencontrer..."
Ostrali n'est pas franchement inquiet. Il est surtout désorienté, mal à l'aise. Il ne comprend pas ce qu'on veut de lui.
- "Vous cachez des biens qui m'appartiennent, Monsieur Neuvicq. Et que j'entends bien récupérer..."
L'homme témoigne d'une grande aisance. Il a pas mal de classe. Quoiqu'il en ait, ce point impressionne favorablement Ostrali.
- "Je suis désolé. Je ne vois pas. Si vous pouviez m'en dire un peu plus..."
L'homme hésite. Il a l'air déterminé, mais en même temps semble ne pas trop savoir quelle carte jouer.
- "Quelque chose que vous détenez depuis très longtemps..."
Ostrali nage complètement. Cela se voit sur son visage. L'homme se demande s'il a en face de lui un parfait innocent ou un très bon acteur.
- "Nous faisons route vers Delmas, Monsieur Neuvicq. Nous allons chez vous. Et je vous fait confiance, à l'arrivée, pour qu'aucun système d'alarme ne se mette en route. Vos amis en feraient les frais. Nous les connaissons très bien..."
Ostrali pâlit. Il est plus facile de le faire s'inquiéter pour les autres que pour lui même. Il ne pourra mettre en marche l'alarme qu'il porte sur lui. Ni les alarmes sonores ou visibles, à Delmas. Elles le sont toutes. Sauf une.
L'arrivée à Delmas se passe sans en encombres. Il fait complètement nuit.
Ostrali désactive un à un les systèmes d'alarme. La voie est libre, jusqu'à l'entrée de sa demeure.
L'homme et ses acolytes pénètrent dans la cuisine, en ayant soin d'occulter la lumière. Ils prennent possession des lieux.
- "Nous n'avons que peu de temps, Monsieur Neuvicq."
Le ton de l'homme s'est durci, et sous la parfaite éducation, une froideur inquiétante affleure. Ostrali prend l'air évasif. Il n'a rien à dire, ne peut rien dire.
- "Il s'agit, Monsieur Neuvicq, d'éléments que devrait vous avoir transmis votre père. C'est la seule information que je vous donnerai avant que nous ne passions à des méthodes plus sérieuses."
Ostrali avise Fili, juchée, inquiète, sur une étagère. Il l'appelle, et la chatte miaule silencieusement, sans pourtant bouger d'un pouce.
- "Il faudrait faire sortir ma chatte, dit-il. J'aurai des systèmes d'alarmes délicats à désactiver à côté. Certains infrasons peuvent l'affoler. Elle pourrait nous mordre. Vous permettez?"
Les hommes sourient d'un air condescendant.
- "Allez-y!"
Ostrali monte sur une chaise et attrape doucement Fili. Il la porte, en la caressant, jusqu'à la fenêtre de la cuisine. Fili sort tranquillement.
C'est bon. Le système farfelu suggéré par Groloux s'est mis en route. Celui qui l'amusait bien.
Sous la caresse d'Ostrali, le collier de Fili a émis son petit message Wi-Fi, préformaté. Groloux vient de recevoir, sur le terminal Blackberry dont il vient de s'équiper, un seul mot : ALERTE.
Groloux s'éveille, tombe quasiment de son lit. Un quart d'heure plus tard, les secours sont lancés.
Ostrali reste silencieux.
L'homme, en face de lui, est figé. Il a un profil de statue. Il a raconté a Ostrali ce qu'il sait de lui. C'est à dire tout.
Ostrali est atterré.
Il connaît son passé. Son travail. Ses relations, surtout, et c'est là que pèse la plus grande des menaces.
L'homme n'a pas encore essayé la violence, la peur des coups. Sans doute sait-il que cela ne marcherait pas si bien que ça avec Ostrali. Peut-être sent-il que ce qu'Ostrali redoute le plus, c'est de causer le malheur des autres. D'être coupable de leurs avanies. Depuis Lucille.
Alors, il lui raconte : Groloux, Isabelle, Fumiko, et Brian. Brian surtout : une simple intonation fait comprendre à Ostrali combien il est facile de s'en prendre à ses amis... Facile de les détruire, et que ce soit sa faute, à lui.
Ostrali est paralysé.
Si, par malheur, les secours qu'il attend laissent un seul de ces hommes s'échapper, ou téléphoner, un malheur va peut-être se produire. Dans les minutes qui suivront. Il faut les prendre dans une nasse. Tous ensemble, tel un banc de poissons...
Ostrali réfléchit, en essayant de rester impassible.
Il faut aller dehors. Mais pas tout de suite. La nuit va être longue.
Les heures passent, et la patience de l'homme s'efface. Ostrali fait semblant de ne pas comprendre. Invente de fausses pistes. Il est de plus en plus clair que l'homme ne s'intéresse que peu à son métier et à ses compétences actuelles. C'est le passé qui le concerne.
On détruit son matériel. Ce à quoi il tient. Les coups ont commencé à pleuvoir. Ostrali serre les dents. Il attend les premières lueurs de l'aube. Que les renforts aient eu le temps d'arriver.
- "Monsieur Neuvicq... je ne patienterai pas beaucoup plus longtemps. Encore dix minutes, et un des vôtres aura quelques raisons de vous détester... Je n'ai pas besoin d'en dire plus, n'est-ce pas?"
Ostrali se concentre. C'est le moment.
- "Mon père... Il était très jeune pendant la dernière guerre... Mais il s'est passionné sur ce sujet. Par fascination familiale, aussi... Vous cherchez quelque chose à ce sujet?"
L'homme cille légèrement. Ostrali a vu juste.
- "Je me souviens de les avoir vu souvent, avec mon grand-père, dans le hangar à tabac. J'étais tout petit. Ils y discutaient. Ils parlaient de la Résistance, de la Libération, du rôle occulte de certaines familles... J'écoutais cela comme un roman..."
Ostrali marque une pause.
- "Ils ont laissé des choses là-bas..."
- "Quelles choses?"
Ostrali invente.
- " Des malles. Une vieille traction avant. Un coffre..."
L'homme se lève.
- "Allons-y!"
C'est le moment. Ostrali ouvre la porte, en ayant bien soin d'éclairer son visage avec la lampe-torche. Il montre la direction du hangar d'un geste visible de loin.
- "Vous voyez? C'est là-bas! La porte est de l'autre côté."
Il a parlé fort. On a pu l'entendre.
Un homme à ses côtés le bouscule :
- "Tais-toi!"
Ostrali se met à avancer silencieusement. La lueur qu'il voit, là-bas sur sa droite, n'est pas celle des lampadaires de la route, même si elle y ressemble. Il attend d'être à sa hauteur, et tombe brusquement.
L'assaut ne dure que quelques secondes. Les assaillants en noir ont pris par surprise la petite équipe. Elle est déjà à terre.
Ostrali se relève, un peu contusionné.
- "Vous avez bien failli l'atteindre, n'est-ce pas, Monsieur ..."
L'homme à terre, en face de lui, sourit. Même ainsi, il garde son élégance.
- "Mauvert. Laurent Mauvert."
Il n'en dira pas plus.
A Paris, quelques heures plus tard, Laura se lève. Il n'y a aucun message de Laurent. Quelque chose s'est passé.
Elle sait ce qu'elle a à faire.
*
Groloux est là. Cela fait du bien à Ostrali.
Son vieux copain, à côté de lui, allume une pipe et prend Fili sur ses genoux. Il sourit.
- "Alors? Il t'a plu ton collier, ma jolie?"
Ostrali sourit aussi.
- "Ils n'ont rien vu. Ils avaient l'oeil fixé sur tous les systèmes d'alarme, ils avaient désactivé toutes les caméras... Je n'aurai jamais crû que ça marcherait.."
- "C'était trop simple pour qu'ils y pensent..."
Groloux fume silencieusement un moment, puis ouvre la bouche :
- "Qu'est-ce qu'ils voulaient?"
- "Figure-toi que je n'en sais toujours rien!"
Les deux hommes se regardent, puis éclatent tout à coup d'un fou rire inextinguible. C'est absurde.
Ostrali s'arrête d'un coup.
- "Tout ce que je sais, c'est que ça a rapport avec mon père..."
Groloux se fige.
- "Avec ton père? Ton père, mon petit..."
Groloux fronce les sourcils.
- "Ton père savait beaucoup de choses. Il avait fait des recherches qui n'ont pas du être au goût de certains, d'ailleurs... Il était fasciné par ton grand-père, et les réseaux qu'il avait monté pendant la Résistance..."
- "C'est vieux, tout ça!" s'exclame Ostrali.
- "Pas pour tout le monde, Ostrali, pas pour tout le monde..."
***
La réunion Multilingual s'est bien passée. Ostrali sort de l'Hôtel des Grands Hommes
Pour l'AnGR, les choses suivent leur cours : le suivi des échanges mal intentionnés a donné suffisamment de preuves aux enquêteurs chargés de l'affaire. La conférence internationale est mise sous haute surveillance. Et les manipulations marketing en cours aussi. Il sera difficile aux agro-mondiaux de détruire cette initiative-là...
Ostrali descend la rue Soufflot, tout au plaisir de cette habitude : voir le Luxembourg, saluer la Bibliothèque Sainte-Geneviève avant tout, lorgner les étudiantes.
Manu est sur ses talons.
- "Tu sais?", dit Manu.
- "Oui?"
- "J'ai un lecteur MP3 super! Plus qu'un lecteur! Je l'ai mis au point... J'enregistre mes émissions radio préférées... Je pourrai te le passer à Delmas... Parce que ton vieux Sony, il est franchement pourri : chaque fois que je l'allume dans ta souillarde, cela produit une friture impossible! Il m'a fait rater deux enregistrements la dernière fois!"
Ostrali s'en fiche complètement. Il connaît les talents de bricoleur de Manu. Et c'est normal que son Sony, un vieil appareil analogique, aie des ratés.
- "Hmmm?"
- "Mais oui. J'aime bien les podcast, j'écoute mes émissions radio... Le mien marche dans les pires tours de La Défense, de vraies Cages de Faraday !"
Ostrali acquiesce :
- "Ah oui! C'est embêtant!"
Manu abandonne ses tentatives de discussion, et se met lui aussi à regarder la rue. Le tonton n'a pas envie de parler? On ne va pas insister, n'est-ce pas...
Ils se dirigent vers la Gare Montparnasse.
*
Dans sa souillarde, Ostrali tourne en rond. Mauvert... le nom lui dit quelque chose.
Mais il voit tellement de mots, toute la journée, que c'est parfois difficile de les raccrocher à la réalité dont ils ont émergé...
Ceci dit, c'est son métier. Trouver les mots. Les analyser. Retrouver leur contexte...
Mauvert : vieille famille industrielle. Connue pour sa discrétion maladive et son goût de l'art contemporain. Une fortune née de la sidérurgie, maintenant diversifiée dans de nombreux domaines. Tant qu'ils sont profitables.
C'est ça. Tout lui revient.
Le groupe Mauvert est à la veille d'un accord d'une importance capitale. Qui lui donnerait le premier rang mondial dans son secteur.
Laurent Mauvert ne fait cependant pas partie de ces négociations.
Ostrali cherche, fouille internet grâce à ses techniques sophistiquées.
Rien.
Laurent Mauvert n'apparaît nulle part, ni en bien, ni en mal. C'est comme s'il était à part. En marge de la famille.
Ostrali ne peut pas dormir.
Les événements de ces derniers jours ont été un peu trop précipités à son goût.
Et puis l'énigme reste entière.
Laurent Mauvert n'a pas dit grand chose. A part qu'il avait essayé de récupérer, chez Ostrali, des documents qu'il pensait pouvoir y trouver. Des documents concernant le Groupe Mauvert.
Laurent Mauvert dit regretter, avoir perdu les pédales.
Son casier judiciaire est vierge. Malgré les personnalités plutôt troubles qui semblent avoir gravité autour de lui, il est blanc comme neige. On ne trouve rien.
Ostrali reste là, le nez sur la nappe. Fili, juchée sur la table, le regarde en clignant des yeux.
Il relit, machinalement, de vieilles revues que son père affectionnait.
Histoire, géographie...
On y parle de la carte de Cassini. Cette carte exceptionnelle dressée dans les années 1760 sur l'instigation de Louis XV, qui donne un état minutieux de la France à l'époque.
Ostrali se souvient avoir entendu son père parler de Delmas,et dire que la maison était portée sur la carte de Cassini... Datant de la première moitié du XVIIIème siècle, donc.
Ostrali fronce les sourcils.
A l'époque, on savait faire des linteaux plats aux pierres clavetées entre elles... Aucune ferraille n'était utilisée dans les bâtiments. De plus, Delmas est bâtie sur le roc. Elle n'a jamais eu la moindre fissure. Elle n'a jamais subi le moindre ferraillage.
Pourquoi donc son vieux Sony produirait-il de la friture?
Ostrali doit savoir. Il a bien l'impression d'être un peu ridicule. Mais cela ne l'empêche pas d'aller chercher, dans le petit chai, un maillet.
Il sonde les murs de la souillarde. Rien ne sonne creux.
Ostrali s'entête. Il fait le tour de la pièce, l'examine mètre par mètre. Et ne trouve rien.
Fili sur ses talons, il est passé dans le petit chai, qu'il sonde également.
Il ne voit rien de particulier, sauf une étrange dissymétrie entre les deux portes, celle qui va de la souillarde au petit chai, celle qui va du petit chai au grand chai.
Le linteau de la souillarde, pas très large, est surmonté d'une grosse poutre. Comme si on avait voulu éviter trop de poids sur cette porte étroite.
Celui du petit chai supporte directement le poids du mur, alors qu'il surmonte une ouverture de plus de deux mètres de large...
A quoi sert cette poutre?
Ostrali traîne son escabeau sous la poutre. Elle sonne plein, elle aussi. Mais c'est en y passant doucement la main, qu'il sent tout à coup le contour de l'ouverture, et les deux vis qui y sont plantées.
C'est une cachette. Très ancienne certainement. Mais ce qu'elle contient ne l'est pas tant que ça.
Ostrali met du temps à l'ouvrir, soucieux de ne rien abîmer. Il a un coup au coeur quand il y reconnaît, tout à coup, un morceau de toile cirée. Avec des carottes et des poireaux. Des fleurs bleues et rouges. Celle qu'ils ont toujours eu à la maison.
A l'intérieur, la voilà, cette relique ancienne, et pourtant si vivante, si évocatrice d'une lutte sans merci. A côté d'une liasse de documents. Il reconnaît la forme, vue sur internet, et négligée par son enquête.
Il est là, l'émetteur-récepteur que les anglais parachutaient, au péril de leur vie, aux maquisards traqués...
Un A.N.G.R.C. 9.
*
Groloux est là.
Ostrali ne pouvait pas laisser passer l'occasion de l'informer, lui, le grand journaliste, historien de formation...
Ils étudient l'appareil.
- "Il manque le générateur et les codes", dit Groloux. "C'est normal."
- "Pourquoi?"
- "Les maquisards divisaient souvent l'A.N.G.R.C. 9 en trois parties. Au cas où ils seraient pris..."
- "Et ça, a ton avis? C'est le mode d'emploi?". Ostrali tend le paquet ficelé qui se trouve là, dans la toile cirée.
- "Ca m'étonnerait..."
Groloux défait soigneusement le noeud, feuillette délicatement les documents jaunis. Il pousse un sifflement de saisissement :
- "Regarde..."
Et là, penchés sur un vieux morceau de toile cirée qui rajeunit d'un coup la cuisine de plus de cinquante ans, ils lisent la réponse à leurs questions :
" PARTIE 3 - Les sociétés intervenant au contrat, citées en page 1 de ce document, reconnaissent se partager, conformément aux conditions énoncées ci-dessus, la production et la commercialisation de l'acier au sein du Troisième Reich. Elles acceptent, en échange de ces facilités, d'intervenir dans le financement de l'armée..."
Ni Groloux ni Ostrali ne connaissent les noms des signataires. Sauf un. Dans le coin, en bas à droite, on lit distinctement : V. MAUVERT.
- "C'est sûr", dit Groloux. "Ca fait désordre alors qu'ils sont à la veille de signer un accord de fusion qui les propulse au premier rang mondial, n'est-ce pas? De quoi faire chuter la bourse... surtout si les clauses du contrat sont plus précises que ça sur le financement de l'armée... ou des camps, peut-être?"
Groloux fulmine intérieurement. Pour lui, les crimes du passé restent aussi vivants que ceux d'aujourd'hui.
- "On sait, Ostrali. On sait pourquoi toute cette histoire autour de Brian, de toi... Ils ont eu peur que tu détiennes, ou que tu découvres leur secret. Et que tu l'utilises. L'opération boursière est imminente."
- "Je n'ai qu'un morceau de l'ensemble...," dit Ostrali. "Les noms des sociétés signataires, les clauses, tout ça est ailleurs. Ce n'est que l'ensemble réuni qui constitue un danger pour eux. Je n'ai qu'un nom. Et des Mauvert, il y en a peut-être bien plus qu'on ne pense..."
- "Où peut bien être le reste?" rajoute pensivement Groloux."Même du seul point de vue historique, c'est d'une valeur capitale!"
***
A Roissy, Ostrali attend Fumiko. Il est un peu plus de quatre heures du matin. L'heure d'arrivée du vol Air France 277.
Elle arrive. Bientôt elle sera dans ses bras.
Ostrali est heureux. Vraiment. Il y a longtemps qu'il ne s'était pas senti aussi bien. Il a envie de revoir Fumiko, de toucher ses cheveux de pluie, de parler ... de ne rien dire en sa compagnie.
Il regarde vaguement autour de lui, assis sur un banc du hall. Il y a encore le temps : l'atterrissage, les bagages...
Son attention est attirée par une femme, de dos. Blonde, elle enregistre ses bagages. Pas mal de sacs. Une grande quantité même. Un petite malle ancienne. Jolie. Qui doit valoir pas mal à l'heure actuelle, chez un antiquaire. Elle a l'air d'y tenir et demande un film plastique pour l'envelopper...
Ce n'est que quand elle se retourne qu'Ostrali réagit, comme piqué par une guêpe. Il était en état de demi-sommeil, et bondit soudain sur ses pieds, ramené à la réalité par un visage jamais oublié :
- "Lucille!" hurle-t-il.
La jeune femme s'arrête un instant en regardant ses pieds. Comme si elle se composait une attitude. Puis elle le regarde d'un air aimable, mais légèrement interrogateur. Se disant peut-être que le monsieur, là en face d'elle, ne va pas très bien :
- "Je m'appelle Laura," lui répond-elle.
Elle s'en va. Ostrali bredouille quelques excuses, alors même qu'elle n'est plus là. Il se dit qu'il a du mal voir, s'endormir ...
Fumiko arrive, et il oublie tout en l'embrassant.
Ce n'est que dans la voiture, sur l'autoroute, qu'il se souvient où il a déjà vu cette malle. Cette jolie malle en cuir.
Elle était dans la chambre de Lucille, à Delmas. C'est la malle qui a disparu avec elle.
Ostrali ferme un instant les yeux. Ca va. Tout ira bien. Il amène Fumiko à Delmas. Et finalement, il n'y a que cela qui compte. Là-bas, il fait beau. Fili est dans la cuisine, sur la nappe à carreaux ...
SOMMAIRE
BRIAN p. 2
KAMAKURA p. 17
HOTEL DES GRANDS HOMMES p. 32
MANU p. 46
SOUS LA TONNELLE p. 64
A MAUBEUGE p. 81
ECOUTE S’IL PLEUT p. 98
GLASGOW SCORE p.116
A.N.G.R. p.129
LAURA p.143
“MULTILINGUAL 10” p.156